• LA DÉCISION

    — En regardant vivre la nature autour de nous, je suis de plus en plus convaincu que nos destinées sont intimement liées. L’une ne dépend pas uniquement de l’autre, mais chacune donne l’impression de s’accrocher à la précédente, comme dans un entraînement mutuel où mieux encore, comme une cordée d’alpinistes partis conquérir les sommets. Chaque matin qui frappe à ma porte je n’ai pas fini d’ouvrir les fenêtres, que déjà les exemples s’inscrivent au fond des yeux, et réclament mon attention en insistant sur le fait que dans notre vie rien n’est fait tout à fait par hasard. Un sentiment naît d’un évènement, tandis qu’un sourire représente la monnaie rendue d’autres nous furent offerts, sincères et chaleureux au long de l’existence. À force de remiser toutes ces émotions dans notre mémoire, un jour nous éprouvons le besoin d’en faire le tri.

    C’est ce jour-là que nous ressemblons le plus à la pirogue qui dût déposer son chargement sur les rochers pour lui permettre de traverser le saut dangereux. J’imagine donc que j’arrive dans les rapides et afin de les négocier en toute sécurité, je vais alléger mon esprit pour être disponible lors de la dernière ligne droite. Voici que dans ma tête, pareil à ce qui se passe sur le fleuve, c’est le grand bouleversement.

    Sur les berges de la vie, je dépose les éléments encombrants qui ont construit mon existence. Je ne serai pas surpris que les plus beaux souvenirs voisinent avec quelques-uns plus douteux que je pensais avoir abandonnés en d’autres rivages. C’est que les images ayant marqué une époque sont tenaces et ne se laissent pas facilement oublier n’importe où. On croirait qu’elles se tiennent non loin de notre ombre où elles entretiennent le passé. Cependant, pour continuer ma route, il va bien falloir accepter que certains bagages se décident à rester derrière moi, car ce goulet dans les rapides ne sera pas le seul. Il y en aura encore quelques-uns et à chacun d’eux il me faudra abandonner quelque chose. Le choix est difficile, puisqu’il y eut des heures heureuses que l’on voudrait qu’elles ne finissent jamais de carillonner. Oh ! Je vous rassure, il y eut aussi des temps incertains quand ils ne furent pas douloureux. Alors, au fil de mon voyage, les couleurs de mes apparats vont-elles ponctuer les berges de mon parcours.

    On ne sera pas surpris d’y découvrir du vert, cette teinte magnifique qui confirme que l’espérance a bien marché au-devant de moi durant la plus grande partie de mes pérégrinations. On y verra le blanc, car il est le symbole de la pureté et au cours de mon existence, je l’ai rencontré. Je sais qu’il représente aussi la couleur que l’on agite pour se rendre lorsque l’on est vaincu ou que l’on réclame un répit. Mais dans ma vie, il n’y en eut point. Jamais je n’ai baissé les bras, j’étais sans doute trop fier pour cela. Du rouge, il y en eut beaucoup, je forçais trop souvent les lieux jugés peu recommandables, malgré les remontrances et les interdictions. Le noir, je ne le pensais pas, mais il y en aura probablement beaucoup après mon passage. Il est celui qui représente les jours sombres dans lesquels j’ai trébuché, alors que mon esprit doutait ou que le chagrin embrumait mon regard. Il symbolise également la disparition de ceux que j’avais aimés, parents ou amis, ainsi que mes compagnons ayant lutté à mes côtés.

    Heureusement, parmi les couleurs il y aura quand même du bleu, aussi beau que celui du ciel annonçant une éclaircie dans une vie qui n’avait pas été composée pour être malmenée. Le jaune laissé au hasard des passages dangereux est celui du soleil qui ne fut pas avare de ses rayons. Ils m’auront souvent réconforté lors des rigueurs des jours sombres.

    En regardant cet étalage, je me dis que voilà exposés côte à côte mon enfance, l’adolescence et mon parcours d’adulte. C’est alors que je m’aperçois, non sans stupeur, que des deux premiers, les reliefs sont les plus modestes. À leur décharge, je sais que je fus livré beaucoup trop tôt au monde des hommes qui m’empêchèrent de construire quelques rêves. C’est probablement dans ce temps que se trouve l’explication des erreurs d’appréciation, commises plus tard ; l’apprentissage de la vie fut trop bref.

    Au bas du rapide, le fleuve reprend son cours et il m’invite à en faire de même. Oserai-je laisser derrière moi ce qui m’encombre ou vais-je choisir d’alourdir toujours plus ma pirogue ?Je vous avoue que je suis tenté de tout abandonner pour reconstruire une existence nouvelle, dans laquelle les événements ne m’imposeraient plus leurs préférences.

    Elle serait une vie heureuse, avec pour compagne la liberté qui occupe toutes les heures sans jamais peser sur elles, mais aussi l’amour, car on en donne jamais assez.

     

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