• LA FENÊTRE DE L’OUBLI

    – Mère, n’êtes-vous donc jamais fatiguée de regarder par cette fenêtre, alors qu’il y en a tant d’autres, dans notre vaste demeure ?

    – Quand il s’agit de mon mari, jeune effrontée, il ne saurait être question d’aucune lassitude. Je rappelle à votre mémoire défaillante que c’est en cette direction, qu’il s’en est allé, lorsque pour la dernière fois, il quitta sa maison. Et en toute logique, c’est forcément par cette même rue qu’il s’en retournera. Je tiens à être là pour l’accueillir, car après un si long voyage, je ne doute pas qu’il aura besoin de tous mes soins ! Une absence si prolongée, cela marque un homme, ainsi que son esprit.

    – Mère, je porte à votre connaissance, que père, et j’en suis désolée, ne reviendra plus ; vous devriez en avoir conscience. Votre mari est proche, il est vrai, puisqu’il occupe au cimetière, le caveau familial, de l’autre côté de l’église. Hélas ! Ce n’est pas pour autant qu’il nous honorera de sa présence les jours prochains. Voulez-vous que je vous dise ? Gardons près de nous les vivants, et ce, le plus longtemps possible, c’est-à-dire tant qu’il leur plaira de nous accompagner. Par contre, laissons les disparus en compagnie de leurs voisins, morts, eux aussi depuis tant d’années.

    – Mademoiselle Amélie, je ne comprends pas votre entêtement. Votre père, puisque vous persistez à le nommer ainsi, vous en avez eu connaissance, est parti un matin, à la tête de sa compagnie. Il reçut l’ordre de se rendre sans tarder sur le front de l’est, rejoindre un régiment qui l’attendait dans un village dont je ne sais plus très bien quel lieu il avait prononcé ; avait-il seulement eu le temps de me le décrire ?

    – Ma pauvre mère ; vous me portez peine. Voilà des années que la guerre est finie. Elle fut terrible pour les armées qui y étaient engagées. Elle fit des milliers de morts, que dis-je, des millions, et autant de disparus, dont monsieur votre mari. Ce fait devrait être suffisamment important pour que vous vous en souveniez !

    – C’est vous, mademoiselle qui avez la mémoire qui se dérobe. Je ne comprends pas le déni qui vous taraude à ce point que vous refusiez de croire qu’il puisse bientôt être à nouveau parmi nous.

    – Mère, vous devriez savoir que je n’aime pas ce genre de conversation. Elle me fait mal, non pas à mon esprit, mais au cœur. Dois-je vous rappeler votre état délicat ? Oh ! Je ne prétends pas que vous ne souffrez pas. Non, je le vois, je le sens, parce que votre douleur ne vous appartient plus, elle me gagne aussi. J’ai perdu celui dont vous citez le nom à longueur de journée, et contrairement à ce que vous imaginez, j’en fus et j’en suis encore très affectée. Cependant, de nous deux, je suis la seule qui sait qu’il est parti pour toujours. Mais à vous observer, je me demande combien de temps je conserverai par-devers moi ma mémoire suffisamment forte pour nous deux.

    Vous l’ignorez, comme tout ce qui gravite autour de vous, ma pauvre mère, mais les nuits comme les jours pour moi sont transformés en véritables cauchemars. Je prie de toutes mes forces pour que le tout puissant me garde en bonne santé pour vous assister aussi loin qu’il le voudra sur votre chemin de vie.

    – Taisez-vous un instant, jeune fille. Je crois reconnaître le son d’un clairon. Ils se rapprochent donc ! Bientôt, ils seront là. Nous devons nous apprêter à les accueillir en vainqueurs qu’ils sont.

    – Ma chère mère ; tous les héros de notre famille depuis des générations occupent un carré dans le petit cimetière. Ce que vous venez de surprendre, c’est la corne du boulanger qui fait sa tournée.

    – Je maintiens que c’est le clairon de sa compagnie ! Je l’ai si souvent entendu que je ne puis l’oublier.

    – Je ne comprends pas pourquoi votre vie semble s’être arrêtée un matin. C’est comme si le calendrier n’avait pas eu assez de feuillets pour arriver jusqu’à la fin de l’an. Vous êtes bloquée sur un jour, sans que je parvienne à savoir lequel. Depuis, on dirait que le temps s’est lui-même figé et qu’autour de vous, plus rien ne se meut. Il vous reste tant d’années à parcourir, mère ; pourquoi vous obstinez-vous à vouloir revenir si loin dans votre jeunesse ? C’est de ce côté de l’existence qu’il vous faut vous tourner. C’est par là que les jours s’écoulent, telle notre rivière ourlant la propriété. À ce jour, nous n’avons encore jamais vu un cours d’eau remonter son courant pour retrouver sa source ! Je vous en prie, ma mère ; regardez-moi, je suis votre fille, pas une inconnue ! Croyez en ma parole, elle ne vous veut pas de mal ! Je me doute de ce que vous devez endurer, mais de grâce, ne le faites pas rejaillir sur moi !

    – Ce qui m’étonne, mademoiselle Amélie, c’est que vous persistiez dans vos propos. Vous devriez vous joindre à moi, vous comprendriez que c’est bien dans ce sens que la rivière dont vous venez de parler s’enfuie. Je sais aussi que bientôt c’est encore de ce côté que je le verrai me faire de grands signes, comme par le passé. Allons ; ne restez pas debout. Prenez un instant pour vous asseoir auprès de moi, et laissez aux autres la vie qu’ils désirent traverser, à l’endroit, ou à l’envers, aujourd’hui ou demain, par ici ou par là. Faites-moi confiance, si le bonheur existe, c’est par cette fenêtre que je le surprendrai quand il approchera.

     

    Amazone. Solitude. Copyright N° 00061340-1


  • Commentaires

    1
    Jeudi 9 Novembre à 04:06

      Bonjour  René  .. Voila  une  maman  bien  difficile  a  convaincre .. C'est  vrai  que  les  enfants  bien  souvent souffrent  autant  si  ce  n'est  plus  que  le  parent ..c'est  a  chacun  d'analyser  sa  douleur  et  de  la  résoudre le  mieux  possible .. Nathalie  notre  seconde fille , déprime  depuis  un  an  et  doit  se  confier  a  un  Psy  pour  l'aider  dans  sa  douleur  alors  que  moi  je  continue  mon  chemin  en  parlant  et  en  pensant  a  Jacques , que  nous  avons  a  l’unanimité  décidés  de  garder  avec  nous  pour  les  fêtes  de  fin  d’années .. Tout  est  prêt  pour  le  columbarium  mais  personne  n'y  agrès  ...Personnellement  je  sais  que  Jacques  sera  heureux  d’être  avec  nous  pour  les  fêtes .. Voila  René  Maintenant  tu  sais  tout  , mais  chute ! ..
    Je  vous  envoie  mon  amitié  et vous  embrasse  ..A  bientot  ami  lointain ...
     Nicole ...     

    2
    Jeudi 9 Novembre à 17:35

    Trop tard, j'ai tout entendu !

     

    BONJOUR RENÉ !

            Quand j'écris mes "nouvelles", je me munis des quelques belles citations bien en harmonie avec mon sujet j'y ajoute la mienne :

    "Nul ne peut atteindre l('aube sans passer par la nuit !"

    Khalil GIBRAN

    "Ce qui compte, ce ne sont pas les années qu'il y a eu dans la vie , c'est la vie qu'il y a eu dans les années !"

    Abraham LINCOLN

    "Dans la peine, nous avons tendance à écouter ce que notre noir désarroi veut entendre !"

    Ymer TNEGER !

            J'ajouterais qu'il ne faut pas cultiver le malheur, il ne peut que pousser des chagrins, c'est bon pour les écrivains de romans noirs. Personnellement, si j'ai encore Martine malgré toutes les vicissitudes, beaucoup de parents et amis sont morts et j'aurais pu sombrer dans le chagrin en égrenant les regrets et les rancœurs ou en comparant les malheurs mais j'ai égrener les rires et les joies du passé mêlant les présents à nos chers disparus !

    Salut Mon Ami René et Bisous à Josette !

    RÉMY.

     

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