• LA FOI RETROUVÉE

    La journée ne fut pas ordinaire. Depuis l’aube, elle avait eu quelque chose de particulier qui avait alerté les animaux. Ils sont sensibles aux variations du climat ainsi qu’aux moindres caprices ou frissons de la terre. Les gens, eux, sont trop distraits par les petites choses inutiles de la vie, pour que la majorité d’entre eux s’estiment concernés par les arguments que tente de leur apporter la nature ; sauf– s’ils sont attentifs au comportement des troupeaux.

    Dans les campagnes, elle avait pesé plus que de coutume sur les épaules des hommes travaillant dans les champs, allant jusqu’à faire courber l’échine des plus costauds. Tout ce que la Terre comptait de vivant ne cachait pas leur nervosité. Les oiseaux, sans doute plus réceptifs, s’étaient réfugiés sous les feuilles particulièrement larges, ou sous les ramures les plus épaisses. Ils ne disaient rien, mais ils savaient. Ils avaient deviné que cette fraîcheur mêlée à la moiteur ambiante n’apportait rien de bon. Elle venait d’un endroit si lointain, qu’aucun d’eux n’avait jamais imaginé, même dans leurs songes les plus fous. Ils en voulaient seulement au fleuve de se mettre au service des éléments arrachés à la mer, en leur offrant une voie royale.

    Soudain, alors que la journée n’était qu’à demi écoulée, ce que d’aucuns avaient envisagé se matérialisait au loin, sur la rivière qui semblait se confondre aux couleurs du ciel. Il n’y avait plus d’horizon, rien qu’un gigantesque rouleau, dans lequel se mélangeaient de lourds nuages gris et noirs que des traits de lumière perforaient en zigzaguant. Ils n’avaient pas fini de traverser la masse menaçante que déjà le bruit du tonnerre glissait sur la surface de l’eau dans un grondement de fin du monde. Notre fleuve d’ordinaire paisible cherchait à sortir de son lit pour échapper à la malédiction. Il formait des vagues si hautes que l’on aurait pu imaginer qu’elles étaient autant de barrières pour empêcher l’enfer de s’installer sur la terre.

    Le spectacle était terrifiant ; cependant, je ne m’enfuis pas. On aurait pu croire que j’étais planté là depuis l’aube des temps. La nature en colère me surprenait et m’effrayait, et pourtant dans son courroux je la trouvais belle. Pressentant le danger les rameaux ne tentèrent pas de résister. Ils se laissèrent emporter par les rafales mugissantes qui s’amplifiaient en arrivant sur ceux qui les provoquaient. Plus par réflexe que par peur j’enserrais le tronc d’un cocotier qui à cet instant regrettait de ne pas être aussi souple que le roseau. Son bois craquait et gémissait. Les palmes semblaient me faire des gestes en agitant leurs folioles, me faisant penser que c’était des signes d’adieu qu’elles m’adressaient. Accompagnant le vent, voici la pluie qui arrive en rangs serrés tels des soldats à la conquête d’un nouveau pays. Ils martelaient tout sur leur passage, sans un regard vers le monde sur lequel elle causait un trouble considérable. Les ramures fragiles étaient lacérées tandis que les nids bâtis à la hâte étaient jetés à terre. Autour de moi il n’existait plus rien, seulement un souffle puissant dans lequel se mêlaient la terre et le ciel tout entier. La vie elle-même semblait craindre pour la sienne. L’averse tropicale riche de milliers d’aiguilles me cingle le corps, et le vent glace ma peau. Bien que me trouvant à quelques pas de l’équateur, soudain, j’ai froid jusqu’au tréfonds de mon être.

    Tandis que je pensais la fin du monde arrivée, levant les yeux, j’ai vu la lumière qui traversait la nuit à la faveur d’une trouée dans les nuages. Je n’eus pas à chercher mes paroles ; elles se posèrent naturellement sur mes lèvres qui étaient heureuses de servir à nouveau. Je n’étais pas plus croyant qu’un autre, mais je trouvais la force de dire quelques mots :

    « Merci, tu ne nous as pas oubliés, alors qu’un instant avant, je ne craignais que pour ma personne, comme tous les égoïstes, cependant que je ne cesse de combattre.

    Cette éclaircie me transperça l’esprit aussi puissamment que l’éclair. En mon âme, le jour et l’espérance brillèrent à nouveau. Je venais de comprendre que quoiqu’il arrive, rien n’est jamais perdu et qu’en un lieu dont nous ignorons où il est, un ami, un frère ou peut-être un ange veille sur nous.

    Humblement, je remerciais pour leur bienveillance tous ceux qui se penchent sur nous au cœur de notre tristesse et de nos souffrances, et qui font tout pour nous libérer de nos angoisses. Bien que je ne connaisse que peu de prières, je les adressais sans plus tarder à ceux auxquels on ne pense jamais assez, les chargeant de remettre les mots dans le bon ordre.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     

     


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