• LA FORÊT MYSTÉRIEUSE ET PARFOIS SILENCIEUSE

     

    – Comme souvent il m’arrive, pour trouver un moment de bonheur, il me suffit de rejoindre la forêt qui semble attendre ma visite. Comme à chaque fois où je la retrouve, elle me laisse croire que pour m’honorer, elle va encore se surpasser. Elle devine que je suis sensible à ses charmes, et que je succombe rapidement à toutes ses offrandes. Elle sait que je ne suis pas exigeant et que si elle dépose à mes pieds une feuille qu’elle aura tout exprès détachée de l’arbre à mon intention, j’y découvrirai forcément une histoire. Plus loin, c’est un oiseau qui se montrera pour m’induire en erreur, craignant que je me fasse trop curieux quant à son nid et sa couvée. Continuant d’arpenter le layon, il m’arrivera de déranger un serpent encore repu de son dernier repas, ou un agouti surpris dans ses recherches de nourritures enterrées en des lieux qu’il a oubliés.

    Soudain, c’est une bande de singes qui font les curieux. Ils devinent vite si vous êtes un ami ou un ennemi. Vous comprenez qu’ils ne craignent rien de vous quand ils descendent d’un étage pour mieux vous observer. Puis, sans que nous sachions pourquoi, ils se désintéressent et remontent vers la canopée. Néanmoins, les images ont eu le temps de s’incruster en votre mémoire, et malgré vous, vous vous surprenez à sourire. C’est alors que, ma photothèque visuelle enrichie de nouveaux clichés, je reprends mon chemin. Cependant, il arrive aussi que la forêt se fasse discrète, parfois très silencieuse. Oui, cela peut en étonner certains, mais à certaines heures, c’est le calme total dans l’immense cathédrale, d’où ne s’élève aucune prière et encore moins de litanies. Même le célèbre piauhau hurleur, plus connu sous le sobriquet de concierge, est muet. Absents, les bruissements dans les ramures, pas de pics verts qui martèlent les troncs. Étrangement, les cigales font relâche, invitant les mélomanes à un prochain concert. C’est sans doute l’heure de l’étale, me dis-je à voix basse afin de ne rien déranger dans le décor. L’alizé doit être à rôder en quelque lieu de l’océan, se désintéressant de la forêt, qui semble ne plus respirer. Je m’arrête un moment, pour imiter les éléments. Je sais que la vie reprendra sur Terre à l’instant où la mer ordonnera à la première vague d’aller polir le sable de la plage, sur laquelle les palétuviers ont retrouvé leur place, après une longue absence.

    C’est alors que je laisse mon esprit en faire à sa guise. Sans que je le sollicite, il recherche dans ma mémoire où dans cette merveilleuse sylve, je connus d’intenses émotions, comme en ce dimanche matin, où, sabre en main, par mesure de sécurité plus que pour travailler, j’allais sous les grands bois à l’heure où la nuit finissait d’essuyer ses songes sur les ramures, en enveloppant les plus beaux dans d’immenses voiles transparents de brume. Le pipirit chantant avait déjà sonné le réveil. Les parakwas, afin de ne pas perdre une minute de leur précieuse journée, s’appelaient et se répondaient. Les perroquets débattaient à grand bruit du prochain lieu de nourrissage, tandis que les toucans après quelques cris de reconnaissance fendaient les airs de leur vol incertain. Mes amis, si vous n’avez pas encore vécu ces moments privilégiés de lever du jour en forêt, je vous en prie, ne tardez plus. Vous ne saurez pas où regarder, quoi écouter, ni vers où diriger, tant le spectacle est grandiose.

    Mais si vous surprenez comme moi, dans le layon fraîchement ouvert, une connaissance de poids, vous ne pourrez plus jamais oublier cette rencontre. Là, à quelques mètres devant vous, un magnifique tapir marchant d’un pas de sénateur, ce croyant sans doute seul au monde. Brusquement, sur la droite, un grand tamanoir allait lui couper la route, ce qui eut pour effet de l’effrayer. Instinctivement, devinant un danger, il veut rebrousser chemin et… me découvre stoïque. Qu’importe, il prend son élan pour emballer ses centaines de kilos et part presque comme une fusée, pour s’arrêter quelques longueurs après. Il se retourne à nouveau, et estimant qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter, va jusqu’à la rivière. Je continue du même pas, et j’ai encore le plaisir de surprendre un tatou se roulant dans une mare de boue. Plus loin résonnent les discussions tranquilles des singes hurleurs qui se désolent de ne pouvoir se dire des mots doux sans que tout le monde les entende. Étonné, je le suis quand mon regard tombe sur une pigeonne qui couve, sans se demander ce que je fais ici, puisqu’elle a décidé de ne pas bouger du nid. L’avènement est sans doute pour aujourd’hui.

    C’est l’heure à laquelle la forêt est maintenant bien réveillée. Des dizaines d’oiseaux s’interpellent sans que je les voie. Dans le lointain, je crois reconnaître les feulements d’un jaguar en quête d’aventure amoureuse. C’est alors que je me dis que, quand on a découvert en si peu de temps autant d’émotions, nous ne sommes plus jamais les mêmes personnages. Peu importe les artifices de tous genres ; aucun n’égale ceux que la nature met à votre disposition le plus grand théâtre du monde. On y rit, parfois on peut y pleurer, mais jamais nous ne sommes indifférents aux merveilleux tableaux qui s’y succèdent ; surtout à celui qui prend naissance à l’instant où l’étale prend fin, et que des discrets murmures la respiration de la sylve devient brouhaha.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4

     

     

     


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