• LA LIBERTÉ

    – Qu’elle fut belle, celle dont on dit qu’elle s’arrête où commence celle des autres ! Mais j’imagine que c’est la seule image que l’on ait trouvée pour expliquer qu’autour de nous, se dressent des barrières invisibles, nous transformant en de simples prisonniers. Libres, certes, nous sommes, mais aussi des individus embastillés dans leur autonomie, prenant soin de ne pas piétiner dans celle de leurs voisins. En fait, chaque pas que je fis tout au long de ma vie fut pour arpenter le jardin de mes semblables. Ils ne le vécurent pas trop mal, dès l’instant où ils se doutèrent que je ne venais pas récolter ce qu’ils avaient semé et destiné à d’autres personnes.

    Ainsi, comme un troubadour, je suis allé de villages en bourgs, de pays en continents, accompagné de ma fidèle compagne, la liberté. Au soir, quand j’installais mon bivouac, je prenais soin d’y aménager sa couche, mais elle me faisait comprendre qu’elle préférait m’attendre à l’extérieur, un sentiment si fort ne supportant pas d’être enfermé. Pour lui montrer que j’avais parfaitement reçu son message, je décidais quand le temps m’y autorisait, à demeurer à la belle étoile ; et bien m’en prit, car observant le ciel, je fus étonné par le nombre surprenant de comètes ou d’astres brillants, traversant le firmament à une vitesse telle, qu’aussitôt je les perdais de vue. C’est alors que je m’exclamais : elles aussi sont libres ! Cependant, je constatais qu’elles filaient toutes dans la même direction, comme si elles y avaient rendez-vous. C’était vers le sud, cet endroit vers lequel j’allais, sans trop savoir s’il existait ou non.

    Je continuais donc mon voyage, scrutant l’horizon, comme si je m’attendais à y découvrir des êtres exceptionnels, marchant et gesticulant sur son câble invisible. À mesure que je me rapprochais de lui, il prenait un malin plaisir à reculer. Un matin, élevant la voix à son intention, je lui demandais s’il ne se transformait pas en carotte, celle dont on prétend qu’elle fait avancer les ânes. Sans doute avais-je rêvé ; toutefois, il me sembla entendre rire, quelque part au-dessus de moi, et je fus bien aise de ne pas ressentir de coups de bâton. Soudain, au détour d’un chemin forestier, je tombais sur une belle savane dans laquelle pâturait du bétail. Je fis quelques pas encore pour aller à la rencontre des vaches, quand une solide clôture m’interdit l’accès. Elles me regardèrent, sans pour autant me montrer leur étonnement, sinon, en m’adressant quelques timides beuglements. Cherchaient-elles à me faire comprendre que si je passais outre la barrière, j’empiéterais sur leur liberté ? Mais à quoi leur servait-elle, me suis-je surpris à leur répondre, puisque vous êtes bel et bien prisonnières de votre condition ? À cet instant, un important vol de perroquets bruyants traversa le ciel. Se moquaient-ils de ces malheureuses ruminantes qui ne semblèrent pas faire attention à eux ? Elles me dévisageaient d’un regard triste, sans expression particulière, sinon celle dont je supposais qu’elles me demandaient si je venais les libérer.

    Les oiseaux s’étant perchés dans les ramures de la lisière toute proche péroraient sans discontinuer. Je crus un instant qu’ils m’interpellaient à propos de ce sentiment dont je me pensais investi. Et s’ils avaient raison, me surpris-je à dire en les fixant, comme s’ils pouvaient me répondre ? Ne sont-ils pas les fiers représentants de la liberté ? Ils vont où leurs désirs les conduisent, se rient du temps et des gens, engendrent des descendants sans prendre soin d’en rendre compte à qui que ce soit. Quand leur territoire ne leur plaît plus, ils en changent sans avoir à traverser de frontières. Ils n’ont rien en propre, mais tout leur appartient. Il en est de même pour tous les éléments naturels. Ils ne possèdent rien, mais détiennent tous les trésors que la planète recèle.

    Ce fut cette réflexion qui me ramena sur Terre, si je puis dire ainsi. Depuis je ne sais plus combien d’années j’étais parti à la recherche de quelque chose qui n’existait pas. Au même titre que le temps, le vent, les océans, la pluie, le ciel, la liberté n’est la propriété d’aucun individu, même si parfois certains veulent en priver leurs semblables. Mais ces dictateurs, et autres étranges directeurs de conscience, ignorent-ils que bien qu’au plus profond des geôles de toutes sortes, ils ne pourront jamais retirer de l’esprit des prisonniers ce noble sentiment que représente la liberté, car elle a pour le corps de chacun, l’égale fonction que l’air et les rêves ?

    Toujours est-il que depuis que je l’ai découverte, côtoyée et aimée, je vous avoue que je ne saurais plus m’en passer. Alors que l’aube se dessine sur le toit de la forêt, je n’ai qu’une hâte ; me précipiter au-dehors pour sentir ses caresses sur ma peau encore endormie. Oui, elle est ainsi, la liberté, qu’elle n’ose pas pénétrer dans les foyers, par crainte qu’on l’y emprisonne. Elle attend patiemment sur le seuil de nos demeures que l’on vienne la flatter et lui confirmer qu’elle est toujours la bienvenue.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     


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