• LA MÈRE A SON FILS 2/2

    — Je n’ose écrire « enfin », car je sais bien que tu n’es pour rien dans la lenteur de l’acheminement du courrier. À cet effet, il me faut te préciser que pour le reste, il en va de même. Je n’affirme pas que le trafic est interrompu, mais il se dit qu’il est réduit à son minimum, y compris celui avec nos voisins sud-africains. Il semble bien qu’ils ne soient pas mieux lotis que nous. À vrai dire, nous n’en souffrons pas outre mesure dans notre lointaine brousse, si ce n’est que nos produits restent indéfiniment sur les quais, livrés à la convoitise des gens toujours aux aguets de bonnes affaires pour eux, alors que pour nous, ils nous laissent les mauvaises, en même temps que les surprises.

    Mais mon cher fils, bien que je te sache attentionné à notre égard et à la plantation, ce n’est pas pour me plaindre que je t’écris.  

    J’aurais pu le faire depuis deux ou trois jours, mais je dus attendre que mon pauvre cœur se calme un peu, car à battre trop fort, et surtout d’angoisse, il ne permet pas à la main de demeurer suffisamment sereine pour respecter l’ordonnance des lignes. À travers celles qui nous parviennent, nous comprenons que tu ne dis que l’essentiel, pour ne pas nous tourmenter. Ton père en sait lui aussi beaucoup plus qu’il ne l’avoue. Il a des nouvelles du conflit par d’autres planteurs, lors de leurs réunions mensuelles. À chacun de ses retours, il répond sans cesse de la même façon à mes questions, que parfois, il juge trop pressantes. Ce sont toujours les éternels mots qui reviennent : ce n’est pas beau, une guerre que les animaux ne se feraient jamais ! Ou encore :

    — Elle n’est pas près de se terminer ! Ce qui me fait le plus mal, c’est quand il prétend que c’est une véritable boucherie. Notre voisin affirme haut et fort que ceux des colonies sont mis d’autorité en première ligne. Tu comprends mon anxiété qui tourne à la maladie quand de telles nouvelles circulent à travers le pays. Te dirai-je aussi que je suis toujours à m’imaginer qu’un jour, tu peux être blessé, mais que nous l’apprendrons que plusieurs mois après.

    Il me vient parfois l’envie de maudire le temps qui semble prendre plaisir à jouer avec nos nerfs. Mais, vois-tu, on ne peut empêcher une mère de crier à son enfant d’être très prudent. Je devine que tu ne cherches pas à devenir un malheureux héros, mais juste un valeureux officier prenant soin de ses hommes comme s’ils étaient la clef qui ouvre la porte vers la vie.

    Pendant que je me souviens de quelques-unes d’autres de tes remarques (je ne sais pas où ton père a mis ta dernière lettre), tu nous fais part de ton désir de te rendre du côté de Saint-Malo. Cela t’honore de penser aux aïeux. Seulement, ce n’est pas pour te décourager que je te dis cela, en deux siècles, il s’est passé de nombreux événements. Je serai fort étonnée qu’il reste quelques membres de notre famille. Tout comme les nôtres, à l’époque, ils se sont embarqués pour découvrir le monde. Si aucun de nous n’est jamais retourné au pays, pourquoi les autres l’auraient-ils fait ? Il y avait tellement de terres à conquérir ! Je ne veux pas que tu penses que je renie notre passé. Mais la sagesse me commande de te dire de ne pas déranger la mémoire d’une lignée que nous avons perdue de vue depuis si longtemps. Les âmes sont faites pour être priées, pas pour être tourmentées. Notre famille depuis presque deux siècles a construit sa nouvelle résidence dans les îles de l’océan Indien. C’est là que se trouve sa descendance.  

    Tu faisais allusion à la haine qui semble nourrir les hommes. Si elle est à déplorer, toutefois, elle n’est pas récente. Souviens-toi des combats que se livrèrent les clans sur notre territoire. Tu sais que nous ne sommes jamais à l’abri d’une rébellion à l’intérieur du pays. On peut dire sans se tromper que les plateaux, les côtes, les savanes et les forêts forgent les gens à leurs images et ils donnent à chacun un caractère différent. Ils ne peuvent se rencontrer sans se heurter ! Au milieu de cette haine qui fait son chemin dans le cœur des hommes, j’ai cependant une bonne nouvelle à t’annoncer.  

    La plantation n’a jamais été aussi belle, les fruits et les épices seront d’une qualité remarquable. Ton père est satisfait. Pour l’instant, je ne veux retenir que cet état d’esprit, car lorsque l’heure sera venue de récolter, si la guerre n’est pas terminée, au milieu des grains de café, comme ceux des autres produits s’y trouveront également de nombreuses larmes. Elles seront comme notre modeste contribution à l’effort que chacun doit faire.

    Je maintiens qu’ici nous ne connaissons pas les rigueurs et les privations auxquelles les gens de France se heurtent chaque jour. Un administrateur nous disait que là-bas, les campagnes se sont vidées et que ce sont les femmes qui mènent les travaux des fermes. À l’entendre parler, nous comprenons qu’ils seront nombreux, les malheureux qui ne retrouveront plus les manchons des charrues. Tu vois, mon cher fils, j’aurais tant aimé t’entretenir de choses plus gaies. Mais dans cette tourmente où est entraîné le monde, où pourrions-nous trouver des arguments qui prêtent à plaisanter, un de ceux dont le bonheur s’ingénie à poser un sourire sur chaque instant que les jours inventent  ? Le mien, je crois que je le retrouverai lorsque tu nous reviendras, car je l’avais cousu dans la doublure de ton sac, afin qu’il te suive partout là où tu seras. 

    Prends soin de toi, mon fils, et si tu n’avais pas le temps ou le courage de prier, sache qu’ici, nous le faisons pour toi et aussi pour ceux qui t’accompagnent.

    Ta mère qui a hâte de te serrer dans ses bras, comme lorsque tu étais petit, allant pieds nus à travers la plantation.

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