• LA RECHERCHE DE SOI

    – Ce matin, un vieil ami me cueillit au saut du lit, les yeux et l’esprit encore embrumés des songes de la nuit. À la sonnerie impérative du téléphone, je devinais qu’il désirait me confier quelque chose de la plus haute importance. Comment ; cela vous surprend que nous sachions reconnaître les musiques d’appels ? Oh ! C’est pourtant bien simple. Chez nous, en forêt, même le matériel informatique s’est adapté à nos caractères.

    Cependant, sans que mon copain s’en doute, il faisait suite à un précédent reçu la veille, en provenance d’une autre personne désespérée, qui depuis de longues années, m’entretenait de son désarroi et de l’incompréhension récurrente dans laquelle la faisait vivre sa mère depuis des années. Certes, il ne s’agissait pas de maltraitance, ce mot devenu on ne peut plus à la mode, mais de son refus catégorique de lui révéler le nom de son père. Ainsi, régulièrement, venait-elle déposer son chagrin à mon oreille. Je n’en puis plus, me disait-elle, de voir chaque nuit en songe un homme sans visage, de bonne tenue, néanmoins, car toujours bien vêtu. Parfois, il est coiffé d’un chapeau, en d’autres occasions, il porte une casquette à carreaux. Ses costumes sont tantôt clairs, tantôt foncés, mais d’une coupe parfaite. Je connaissais son histoire dans les moindres détails et le fait qu’elle ne variait jamais d’un mot ou d’une plainte dans ses confidences, prouvait à quel point sa souffrance était grande et l’empêchait d’évoluer comme tout un chacun.

    Mon ami du jour, à quelques paroles près, me disait la même chose. Il ne s’était jamais remis de s’être retrouvé seul, sur le bord de l’existence, sans explication, sans souvenir, errant tel un nomade plutôt que de vivre comme tout le monde. C’est alors qu’il me vint à l’esprit que nos trois destinées avaient quelque chose de semblable. On pouvait croire que la misère avait enjambé d’abord les chemins de chacun avant de les réunir en un lieu précis de la vie, afin d’en faire une histoire plurielle et que le chapitre de l’une complète ceux des autres.

    Personnellement n’ayant jamais connu mes parents je sais ce que signifie être sans racine, ressembler à un navire ballotté en tous sens sur les flots, ayant perdu  son ancre. Les regards que l’on nous adresse sont durs, les doigts se font accusateurs et les pas se détournent à notre approche, comme si nous étions atteints de maladies hautement contagieuses. Oui, c’était ainsi qu’après la guerre nous étions considérés, alors que nous n’étions pas des pestiférés, seulement des déshérités. Quel mal avions-nous fait ? Devions-nous être les juges de nos parents ? Les fautes commises par eux, si tant est qu’il en fût, nous revenait-il de les condamner ? Plus tard, quand la rancœur imbécile est tombée, il s’est trouvé des gens pour imaginer que nous avions survécu à la vindicte populaire  grâce au monde que nous nous étions construit, un univers étrange dans lequel vivaient ceux qui nous manquaient, peuplé également d’êtres particuliers et de décors uniquement faits par nous pour tous ceux qui nous ressemblaient.

    N’en croyez rien, mes amis. Le milieu dans lequel l’on nous a précipités ne nous a jamais donné le temps d’envisager une autre vie que celle que l’on traçait à notre intention. Et puis, sérieusement, pensez-vous qu’il soit aisé de mettre un nom sur une silhouette, un timbre à une voix ? Comment évoquer l’intensité d’un regard qui illumine une couleur jamais révélée, et la forme des lèvres quand elles murmurent les paroles « je t’aime » dont tous les enfants raffolent comme autant de friandises ? Savez-vous ce que c’est que de ne jamais prononcer le mot de « maman », ni même celui de « papa » ? Cette mère qui nous aurait sans doute nourris au sein, cette source de vie avant d’être celle du lait, bercés dans ses bras en chantant des comptines pour apaiser nos angoisses. Et le père, cet homme qui aurait vécu à la périphérie de notre enfance, attendant son heure pour éloigner de nous les incertitudes des jours, et impatient de nous révéler les choses qui participent à l’élaboration de la réalité.

    Je sais, tous les parents ne sont pas des gens exemplaires ; cependant, ils sont nos premiers liens avec le monde, et ceux qui nous rapprochent un jour des autres individus, en plus d’être celui indéniable du sang.  

    Voyez-vous, le long des sentiers il éclot des milliers de fleurs, et au milieu d’elles il s’en trouve qui n’ont aucun parfum. Qu’à cela ne tienne, afin qu’on  ne les oublie pas elles ont un éclat particulier, des hampes plus hautes pour que nous les distinguions entre toutes. Il en va ainsi des parents. Leurs regards apaisent  les angoisses, leurs bras réconfortent lors des chagrins et leurs baisers transportent dans la volupté.

    Vous dirai-je que vivre sans racine c’est marcher comme un funambule sur le fil de la vie risquant la chute à chaque pas, et plus difficile, comprendre qu’un jour nous ne serons plus, nous donnant le sentiment qu’en fait nous n’avions jamais existé ? Parents, je vous en conjure : ne laissez jamais vos enfants dans l’ignorance, ils ne sont pas et ne seront jamais vos juges. Vous ne le savez pas encore cependant, un jour, ils deviendront vos bâtons de vieillesse. Je suis en mesure de vous affirmer qu’il est pénible d’aller sans fin à la recherche d’un visage, un trait, une première pierre sur laquelle poser son édifice afin que celui-ci ne finisse par s’effondrer par manque de fondations. Alors, mères et pères du monde, de grâce, n’abandonnez pas ceux pour lesquels vous avez souffert.

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