• LA REVANCHE

    — Après d’innombrables années à trimer, me voilà enfin au repos.

    Attention, je ne dis pas que je ne suis plus bon à rien, mais quand mes maîtres se souviennent que j’existe, je traîne un peu les pattes, souffle plus fort qu’il est nécessaire et laisse retomber mes oreilles.

    — Ho ! Toi, tu n’en as plus pour bien longtemps, dirait-on, en concluent-ils avec un air de compassion au fond des yeux.

    C’est que plus d’une trentaine d’années de bons et loyaux services, cela vous marque un homme autant qu’un animal. Grâce à ma ruse, j’ai pu connaître les joies de grasses matinées, restant confortablement installé dans ma stalle quand la pluie arrose abondamment le cuir de mes congénères.

    Injuste, me direz-vous ?

    Pas du tout, vous répondrais-je. J’ai fait ma part, sans doute plus qu’il ne fallait. Je n’étais pas comme ces dandys sur le dos desquels se pavanent des enfants, ou des adultes. Les cavaliers débutants ont droit à des heures de manège. C’est la meilleure façon de ne pas les perdre en forêt, prétendent les éducateurs. Ils tournent, apprennent les pas et les allures sur une piste recouverte de copeaux, plus doux aux sabots. Finalement, quand je vois ces animaux marcher à en oublier le sens, j’ai eu de la chance d’être employé aux travaux domestiques. Certes, mon horizon n’était pas si éloigné de mon écurie, mais à ma manière, j’ai quand même connu mes heures de gloire. Je sais bien que les jeunes n’aiment guère écouter les anciens, pourtant, s’ils voulaient bien me prêter une oreille attentive, j’en aurais des histoires à leur raconter ! Tenez, mes pauvres pattes sont en mesure de vous narrer les contes merveilleux qui se murmurent le long des routes et des chemins, et même les douleurs de toutes les pierres qui se précipitaient sous mes sabots pour que je les envoie rouler dans les ravines, auprès des autres pour commencer une nouvelle vie. Des sentiers empruntés, il y en avait qui semblaient aller jusqu’au bout du monde. D’autres étaient des traverses ombragées, sur lesquelles il faisait bon flâner tranquillement les heures chaudes des étés. De ces routes poussiéreuses, il y en avait une qui était presque secrète, hors des regards des curieux, elle menait au village. Elle était celle des couples d’amoureux.

    Aujourd’hui, cela ne se voit plus, mais j’ai connu la fureur qui sortait de mes naseaux et aussi l’écume qui ourlait mes babines. Je pourrais vous dire le goût de toutes les rivières traversées, le nombre de gués empruntés, parfois si profond que mon maître trouvait refuge sur mon dos. En toutes saisons, devant la charrue j’allais d’un pas égal, le sac d’avoine à portée de bouche. Il n’était pas question alors de faire des poses pour le ravitaillement. Grâce à mes efforts, je peux vous dire que le versoir en a retourné de la terre et les sillons, mis bout à bout, devaient bien faire le tour du monde. Dans leur creux, l’alouette, le geai ou la bergeronnette m’accompagnaient et leurs chants me donnaient du cœur à l’ouvrage, me faisant oublier la poussière que les rayons du soleil prenaient plaisir à maintenir à mi-hauteur. En juin, les charrettes de foin séché dégageant un parfum sublime brinquebalaient sous les arbres qui tendaient leurs branches pour en voler quelques brassées. Leur succédaient les gerbes de blé, qui après être passées sous le fléau offraient un grain plein de promesses. Avec fierté j’emportais les sacs au moulin où je savais que le meunier dirait une fois de plus qu’il n’en avait pas encore vu d’aussi généreux.

    Mais vous dirais-je les instants les plus beaux de ma vie ?

    Ils étaient les retours de marché. Le fermier montait comme il pouvait dans la charrette, et se laissant tomber lourdement sur le siège, après avoir repris son souffle, il me commandait seulement :

    — Hue !

    Je partais d’un pas tranquille. Je savais que ce jour me verrait heureux, car je ne recevrai aucun coup de fouet. J’étais le maître de l’attelage après dieu. Après une rude journée, mon patron était emporté par un sommeil profond, ressemblant à tous ceux qui, ce jour-là, avaient comme lui, succombé à l’enivrement dû aux retrouvailles avec les anciennes connaissances, les verres avalés entre deux ventes et aussi les bons tours joués aux maquignons. Tout le jour, les petits vins de coteaux avaient coulé à flots et ponctuaient chaque accord, quand les deux mains se rencontraient. C’est alors par ce geste que se concluaient les plus grands marchés et les promesses, et à cette époque, nul n’aurait osé rompre le contrat. En ce temps-là, la parole était la plus belle de toutes les signatures, et nul ne songeait à la dénoncer.

    Je prenais mon temps pour rentrer à la ferme, broutant par-ci par-là, des herbes que l’on m’interdisait les autres jours.

    Amazone. Solitude. Copyright N° 00061340-1

     

     


  • Commentaires

    1
    Lundi 13 Novembre à 03:41

                 Coucou  René  ...
       Son  nom  n’était il  pas  Mathurin ...Trente  ans  de  bons et  loyaux services  ne  méritent ils  pas  un  hommage  ?  Salut  Mathurin  .. Je  vois  en  toi   un  cheval , ami  robuste et fidèle .
      Comme  les  vétérans  dans  notre  pays , je te  rends  cet  hommage  pour   tous  les  sévices  rendus  a  ton  maître  ...Tu es noble  et  a  mes  yeux  le  resteras ..Merci ...
         Amitié  René ...
    Bisous ...
        

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