• LA SCIENCE A L’ÉTAT PUR. 1/6

    — Le campo s’était éveillé avant l’aube, comme il est de coutume chez le peuple de la forêt. N’est-ce pas là l’heure à laquelle la vie se révèle à nous sans fioriture excessive ni apparat d’aucune sorte, nimbée seulement de la douceur des ténèbres qui font mine de s’attarder pour la forme, avant de se décider à partir en d’autres lieux ? Ce jour nouveau était particulier pour les villageois. Il y aurait une effervescence peu ordinaire, car la venue d’étrangers avait été annoncée.

    Oh ! N’allez pas imaginer qu’ils n’en avaient jamais rencontré avant ceux qui remontaient le fleuve, serrés dans les pirogues, frissonnants dans les embruns emportés par le passage des rapides. Non, des curieux, ils savaient à quoi ils ressemblaient. D’ailleurs,  il y en avait partout et finalement, ils estimaient agréable l’idée de partager la vie de ces étrangers jusque dans une certaine limite, étant définitivement convenu qu’ils n’avaient pas apporté que des malheurs dans leurs bagages. N’en est-il pas de même en forêt, tandis qu’un animal demande avec respect et humilité l’hospitalité à un autre de ses frères alors que la nourriture y est en abondance ? Mais les visiteurs que l’on attendait pour une durée qui n’avait pas été clairement définie revêtaient un caractère bien particulier. Ceux-là ne venaient pas dans l’espoir de s’installer ni de se mêler étroitement aux hommes occupant le pays. Il se murmurait d’un carbet à ses voisins qu’ils se rendaient chez les gens peuplant la haute sylve pour essayer de comprendre. Bien sûr, cela n’avait pas manqué de surprendre le chef du campo, car pour lui, apprendre est aussi simple que respirer. Il avait toujours estimé que la découverte de la vie commençait à l’instant même où l’air pénétrait les poumons, y déposant dans la plus grande discrétion l’esprit résidant sous les bois, puis celui d’un ancêtre choisissant le nouvel enfant. Non pour revivre en lui, mais pour lui apporter le savoir et la protection de tous les instants.

    Les pirogues attendues annoncèrent leur proximité alors que les moteurs changeaient de régime afin de passer le dernier saut sans encombre. Les gens du village en tenue traditionnelle se pressèrent sur la berge, pour y accueillir les visiteurs comme tous les chefs avant lui, l’avaient fait. Informés des coutumes, les nouveaux arrivants n’étaient pas venus les mains vides et la cérémonie de l’échange des cadeaux fut rondement menée sous le carbet central. Les interprètes s’approchèrent des responsables de chaque groupe et la conversation s’engagea. Le représentant de l’autorité jugea que les questions posées étaient trop rapides, et réclama que le temps de réponse soit respecté.

    À l’instant où les étrangers avaient débarqué, crut-il bon de rappeler, ils étaient considérés comme autant de demandeurs, et à ce titre, ils devaient se montrer patients, car chaque requête devrait être entendue et comprise par tous. Et puis, ajouta-t-il en souriant pour ne pas fâcher ses invités ; le temps ne nous appartient pas, il est seulement notre guide et aucune raison ne saurait être assez puissante pour se l’approprier.

    Les hommes étaient divisés en deux groupes qui se faisaient face. Les uns et les autres s’observaient, sans que chez les villageois un quelconque sentiment apparaisse sur les visages. À leur comportement, on devinait que les questions ne seraient pas de leur fait et qu’ils n’étaient pas forcément heureux qu’on leur fasse jouer le rôle d’épiciers qui donne des connaissances sans pour cela recevoir l’équivalent en paiement du service rendu.

    L’ambiance se dégela quelque peu quand les calebasses de cachiri firent le tour de l’assistance. Elles furent nécessaires pour mettre un terme au temps d’observation obligatoire pour la bonne compréhension des protagonistes. S’en suivirent quelques chants de bienvenue, ainsi que des danses où les jeunes et les anciens du village se croisaient.

    Les voyageurs que l’on présenta au chef semblaient avoir des noms prestigieux, les mêmes que les grandes écoles qu’ils avaient naguère fréquentées.

    À compter de cet instant, on leur fit savoir qu’ils allaient être reçus dans la plus importante des universités que les hommes ne pouvaient imaginer. Elle était loin d’être banale et s’étendait à perte de vue, recouvrant presque tout un continent, mais ne disposant d’aucun amphithéâtre ni tribune quelconque. En son sein, on parle peu, mais on se doit d’écouter chaque seconde que le temps égrène. (À suivre)

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