• LA SCIENCE A L’ÉTAT PUR 2/6

    — Sous son couvert, aucune connaissance particulière n’est requise. Toutefois, pour celui qui veut se donner la peine d’apprendre, il est fortement recommandé d’avoir l’esprit agile et les sens parfaitement éveillés ; car en cette noble université, l’instant présent n’est pas encore installé, que, mû des profondeurs mystérieuses de la forêt, s’annonce le suivant. Il est demandé à l’étudiant d’avoir l’ouïe affûtée et les yeux sachant regarder partout à la fois. Sur les bancs de cette prestigieuse école, la plus grande de tous les temps, nul professeur déclamant des formules ennuyeuses et toutes faites, mais des milliers d’acteurs aux allures souvent surprenantes et troublantes. Vous l’aurez sans doute deviné, nous sommes dans l’université qu’aucun homme n’a jamais imaginée, au cœur de la nature, peut-être même à l’endroit précis où la vie, un matin particulier a éclos.

    Attentif, il est impératif de l’être, puisque les cours ne sont jamais répétés et changent sans cesse de sujets, car derrière chaque pied d’arbres s’y trouve caché un mystère de l’existence. C’est probablement le seul établissement où il est prudent d’avoir souvent les yeux tournés vers la canopée alors qu’en d’autres situations, il est fortement conseillé de regarder à ses pieds afin de ne pas déranger l’un des acteurs surpris à se reposer en travers du layon.

    La première journée d’investigations s’était déroulée sans encombre pour les nouveaux venus. Ils avaient inventorié les environs du village avec circonspection et avaient pris des notes dont les carnets apportés semblaient ne pas avoir suffisamment de feuilles, tant les informations étaient diverses et nombreuses à consigner. Ils ne furent pas étonnés au soir du premier jour lorsqu’on leur dit que les hamacs étaient tendus et n’attendaient plus que leur noble personne. Le lendemain serait sans doute épuisant, il était préférable d’être parfaitement reposé pour partir à la découverte du plus grand ouvrage qui s’apparentait plus à une encyclopédie qu’ils n’avaient jamais ouvert.

    Au petit matin, ils n’eurent pas à se demander les uns les autres comment la nuit s’était passée. Leurs têtes expliquaient qu’elle avait été mauvaise, parfois angoissante et surtout inconfortable. Qui n’a pas expérimenté le hamac avant de s’y plonger pour la soirée sait de quoi je veux parler. À ce changement s’ajoute l’étrangeté des ténèbres avec son cortège de bruits méconnaissables à une oreille inexperte, sans compter avec le vrombissement des insectes que la fumée des feux, pourtant allumés à leur intention, ne dérange plus depuis plusieurs générations déjà. Bref, le petit déjeuner composé de cassave et de poisson bouilli avalé à la hâte les avait invités à partir en direction de l’univers de la science. Bien que personne ne leur ait recommandé, dans l’étroit sentier, ils adoptèrent machinalement la file indienne. La tête de la colonne annonçait les découvertes et chacun les répétait à celui qui le suivait. Ils allaient et inventoriaient depuis l’aube lorsque l’un des visiteurs se demanda s’ils ne verraient pas davantage le soleil avant la tombée du jour. Seule une lumière discrète traversait la forêt sans qu’on la distingue réellement. Certes, on la savait présente, car au grès des mouvements des hautes ramures, de temps en temps, elle déposait quelques couleurs sur des  végétaux heureux qu’on les ait choisis ; en signe de reconnaissance, ils se mettaient à briller, et dans une posture contraire de la canopée, le scintillement disparaissait aussi vite qu’il était venu. Soudain, le marcheur qui suivait immédiatement le guide s’arrêta net, laissant passer devant lui ses collègues scientifiques.

    Qu’avait-il vu qui l’effraya à ce point qu’il éprouva le besoin de reprendre son souffle ? Un animal à l’allure agressive ? Un végétal proche parent des immenses plantes carnivores ? L’un de ces reptiles qu’en d’autres lieux on nomme serpent minute ?

    Je vous rassure ; rien qui eut permis au personnage de perdre la raison.

    Comme tous les gens qui soudain découvrent le fruit de leurs recherches, il aurait pu s’écrier à son tour « Euréka » ! L’homme que la situation perturbait, surpris, analysait méthodiquement les pas et les gestes de l’ouvreur qui le précédait ; c’est alors qu’il réalisa que ce dont il était venu étudier depuis un lointain continent à l’autre bout du monde se tenait là, droit devant lui. Nul événement ne le tourmentait ;  impassible aux étonnements de ceux qui le suivaient, il continuait son chemin paisiblement. Il n’allait pas à la rencontre de la vie, mais il marchait fièrement à travers elle comme si cette dernière n’existait pas. De tous les gens qui empruntaient le layon, il était celui qui ne se posait pas de question ; pour la raison évidente, qu’il était le seul à savoir. (À suivre)  

     

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