• LA SCIENCE A L’ÉTAT PUR. 3/6

    — Il était Amérindien, comme son père l’était avant lui et lui-même du sien qui tenait cet héritage de ses ancêtres, ainsi depuis l’aube du premier jour. Les gènes n’étaient pas seulement les successeurs nobles de ces gens apparentés à leur environnement. Le patrimoine et la culture coulaient en leurs veines comme l’eau claire sourde aux pieds des monts. La crise identitaire ne le hantait nullement. Il était le semblable parfait de la chose inconnue, un jour faite homme. L’indigène affichait sans insolence son bonheur, car il était facile d’imaginer qu’il n’espérait rien d’autre qu’il posséda déjà. De ses richesses, il n’en faisait pas étalage et l’on pouvait dire avec certitude que le peu qui encombrait son carbet valait tous les trésors du monde. Alors que notre savant lui avait demandé la veille si ses modestes biens satisfaisaient son existence, l’amérindien heureux lui avait répondu qu’il fallait peu de choses pour vivre en un milieu qui vous procure tous vos besoins, en se mettant au service de tous vos désirs. Il avait même rajouté avec un léger sourire aux lèvres : les offrandes sont telles, qu’une vie d’homme ne suffit pas à les consommer. Il avait conclu en baissant la voix : tandis que vous avez réuni l’essentiel à l’heure où vous n’avez plus rien à espérer, et que la lassitude occupe désormais vos derniers jours, c’est que celui du départ est proche. Alors, discrètement vous prenez le chemin opposé au village et vous le suivez jusqu’à la rencontre des ancêtres.

    Ainsi, se dit l’homme de science, au contraire de nous, la mort ne les effraie pas ! Ils la jugent, croirait-on, comme une récompense lorsque la vie fut bien remplie et en bonne intelligence avec les traditions. La confession de ce sage d’un abord ordinaire l’avait touché plus que de raison. Peut-être même était-ce l’une de ses propres pensées qui l’avait empêché de trouver le repos la plus grande partie de la nuit. Il venait de découvrir en effet qu’aux côtés de ces hommes valeureux, il se sentait soudain bien petit. Toutefois, il se garda de faire part de ses sentiments aux autres membres de l’expédition, car certains n’étaient pas disposés à remettre en cause leurs connaissances ni leurs origines.  

    Ils étaient là, réunis, provenant de tous horizons ; chercheurs, botanistes et entomologistes ; il se trouvait aussi parmi ces gens désireux d’en apprendre toujours plus, des anthropologues et même, des spécialistes de tout et de rien, bardés de diplômes et de certificats en tous genres. Ils avaient ce que l’on appelait communément la tête bien faite et remplie de questions auxquelles jusque-là, personne n’avait apporté la moindre réponse qui les eut satisfaits. En vérité, ces éminents savants ignoraient sans doute qu’en dehors des manuels, il leur appartenait désormais de découvrir l’existence qui prend trop souvent plaisir à se cacher derrière les mots, et les phrases si longues, qu’ils n’étaient pas à l’aube de tirer sur le fil qui leur aurait permis de démêler l’écheveau de la vie.  

    Une chose est évidente ! Le scientifique venait de comprendre que jusqu’à présent, il n’avait vécu quasiment que par substitution, dans un monde qui l’avait conduit sur un chemin tortueux à souhait, laissant croire aux uns et aux autres que la planète était presque parfaite. Cependant, il s’aperçut qu’aucun individu ne distingue les mêmes choses, ainsi que les couleurs et ne connaît pas de semblables émotions lors de circonstances  similaires. Donnez à quelqu’un le soin de vous décrire le bruit qu’il perçoit, et vous verrez vite que nous n’entendons pas les sons de manière identique. Sans surprise, il admit que la plupart des hommes qui l’accompagnaient ne se réveillaient le matin qu’avec l’obsession de la découverte qui ferait que l’on graverait leur nom au fronton de certains monuments.  

    Observant avec beaucoup d’attention le guide qui demeurait parfaitement serein en toutes occasions, celui qui venait de comprendre que sa vie, à force de rester dans l’ombre, avait trop longtemps manqué de réalisme, apprécia le pas tranquille du résidant de la forêt, semblant ne jamais hésiter. Il était pieds nus, car pour expliquer les frémissements de la terre, encore faut-il en ressentir la surface en l’effleurant délicatement. Sans fierté, il montrait quelque chose que de prime abord personne ne voyait, le tableau sur lequel le cours s’affichait étant trop grand. Parfois, il marmonnait des phrases qui rencontraient quelques difficultés pour être interprétées. C’est que les hommes de lettres ont souvent de la peine à comprendre les mots les plus simples, parce qu’une fleur malgré tous les qualificatifs et même les superlatifs restera une plante fragile et parfumée et que l’oiseau effrayé s’est envolé avant que l’on ait pu décrire la couleur de son plumage et la justesse de ses trilles.  

     

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