• LA SCIENCE A L’ÉTAT PUR 6/6

    LA SCIENCE A L’ÉTAT PUR 6/6   — L’amérindien était ravi d’apporter quelques notions à ces gens attentifs comme de jeunes écoliers, sauf qu’ici ce n’était pas dans la classe que l’on engrangeait le savoir, mais dans la cour de l’établissement autour de laquelle nul mur d’enceinte n’était élevé. On avait remplacé la cloche par le temps lui-même qui n’éprouvait nullement le désir de rester suspendu dans les houppiers. Dans cette université, il n’y a pas d’heure d’arrivée ou de départ. Chacun apprend à son rythme et en fonction de ses pouvoirs d’assimilation. S’il arrive à l’élève de sauter une leçon ou de ne pas l’avoir comprise pour cause de rêverie, la sentence est immédiate. Chacun peut venir assister aux cours selon sa disponibilité et son désir de se cultiver. Sur le tableau vert de la forêt, il n’est besoin d’aucune craie, fut-elle de couleur, pour écrire, dessiner ou expliquer. Les oiseaux sont libres de se percher sur les pleins et les déliés ; l’averse arrivait toujours à point nommé pour effacer les mauvaises pensées et les cartables étaient remplacés par les arcs et les carquois, dans lesquels étaient rangées les flèches promptes à souligner de leur trait précis, un évènement particulier.

    Considérant chacun à leur tour les élèves qui écrivaient sans cesse, l’homme, enfant de la forêt, ne put se retenir d’imaginer qu’ils étaient comme des estomacs affamés, qui ne se rassasiaient jamais d’une bonne nourriture, dussent-ils en avoir des nausées ou des maux de ventre. Pourtant, se disait-il, pourquoi vouloir impérativement posséder le bien des autres et même celui qui n’appartient à personne, mais à chacun ? Existe-t-il une chose plus simple dans ce monde merveilleux que celle de la fleur qui, du haut de sa hampe, un matin finit par éclore ? Faut-il encore savoir pourquoi le papillon choisit celle-ci plutôt que celle-là ? Que nous importe que l’on nous dise que la graine fut transportée par le vent ou le pied d’un animal ? Le jour où elle décida de germer puis de cacher sa nudité de feuilles aux limbes finement découpés n’est pas un fait qui doit se traduire par des conclusions mathématiques ou scientifiques. Cela ne peut être que le produit de la mémoire de la terre qui se rappelle aux autres sujets de l’univers qu’elle existe toujours et qu’en toutes circonstances nous pourrons compter sur elle et composer avec elle, en suivant à la lettre près, son rythme imposé depuis l’aube des temps nouveaux. C’est un comportement naturel, comme le jour et la nuit, la pluie ou le soleil.

    Le scientifique qui ne cessait d’observer le digne représentant des peuples de la forêt était de plus en plus troublé par les réflexions de la puissante sagesse tout élémentaire émanant de cet être qui, d’après ces dires, ne s’était rendu qu’une seule fois dans la sous-préfecture du pays. Mais qu’aurait-il bien pu y apprendre qu’il ne sut déjà ? Il était convaincu que sous un couvert d’une grande modestie, il était l’individu le plus fortuné d’entre tous les riches. Certes, il n’était pas la vérité vivante, mais il en était si proche qu’il pouvait certainement l’effleurer du bout des doigts ! Et si c’était lui qui avait raison se dit encore l’homme, troublé ? Que nous importe de savoir si tel rocher affleurant des criques et rivières est meilleur que tel autre pour affûter et polir les lames et les flèches. Il avait suffi aux résidants d’alors de passer la main sur la pierre pour estimer que son grain était celui qu’il fallait pour affiner le tranchant des armes. Sans se poser de questions embarrassantes, les générations s’étaient succédé et chacune d’elles utilisa le même emplacement sur la roche, qui finit par se creuser.

    - Quant à savoir ce qui est bon ou non pour moi, où en suis-je réellement ? se demanda l’étranger dont les pensées devenaient de plus en plus confuses en son esprit. Je comprends seulement que ce dont on me dit être vrai, aujourd’hui, demain sera peut-être mensonge, et j’en suis arrivé à noter chaque phrase que j’entends alors que lui, tranquillement, tourne les pages de sa mémoire sans jamais les écorner.

    Les civilisations anciennes étaient plus avancées que la nôtre, mais sans autre moyen que celui de la vision, de la parole et de l’ouïe. Ce soir, tandis que je m’allongerai dans mon hamac, je ferai un effort pour enregistrer les souvenirs du jour avant qu’ils ne repartent retrouver leur place dans la forêt, alors que lui dormira du sommeil du juste. Il n’a aucune crainte de voir s’envoler les mots de son encyclopédie, aucun esprit ne venant tourner les pages de son grand livre, sauf pour ajouter une précision ou une image, ou une reconnaissance silencieuse, sans jamais poser de point final ; uniquement quelques-uns de suspension.

    Demain, pour lui sera un autre jour, avec son cortège de joies, et de découvertes, enrichies de sourires et de remerciements adressés à Mère Nature, sans oublier quelques prières dont seules les divinités savent interpréter les paroles.

     Amazone. Solitude Copyright 00061340-1

     

     

     

                                                                           FIN   

     

     


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