• LA SOURCE

    – Combien de fois, sur les berges des fleuves et rivières, me serai-je posé cette question, qui hanta mon esprit depuis les premiers jours où ma conscience m’adressa ses premiers signes ? Oh ! Elle n’attira pas mon attention de façon autoritaire ; non, elle se contentait de me prendre par la main, comme si elle cherchait à m’isoler ou peut-être même me protéger d’un environnement hostile. Elle s’arrangea pour me poster vers des directions où la forêt semblait servir de refuge à la nature tout entière. Plus tard, je compris qu’elle était l’origine de ce monde dont mes pas impatients me pressèrent de parcourir.

    Cependant, de ce que je pensais être une découverte succédant à une précédente, je me rendis vite compte qu’en fait, ce n’était qu’une fuite. Je me posais même cette question qui taraudait sans cesse mon esprit : ma vie ne sera-t-elle qu’une éternelle fugue ? Mais partir au loin, être saltimbanque, n’avoir ni toit, ni foi, et ignorer les lois, est-ce vraiment cela que l’on nomme exister ? Qu’avais-je donc de moins que les autres, pour ne pas connaître quelques instants de bonheur ? Certes, j’avais un refuge. Mais l’homme peut-il vivre comme un animal dans la nature ? Je voyais bien que les enfants de mon âge cherchaient toujours aide et protection dans les jupons de leur mère à la moindre alerte ou indisposition. Alors que moi, tournant le dos au village, je me dirigeais vers la forêt, à laquelle je confiais ma peine.

    Un jour, alors que l’été écrasait bêtes et gens de sa moiteur, je flânais le long de la rivière, y trouvant un peu de fraîcheur sous les arbres qui s’élevaient sur ses berges. Les poissons, eux aussi, se tenaient dans les zones d’ombre dispensées par les ramures. Ils n’avaient pas faim, faisant la fine bouche sur les appâts que je prenais soin de faire danser à quelque distance d’eux. La chaleur ne pouvait pas les incommoder, puisqu’ils sont dans l’eau, me dis-je ? Soudain, j’en surpris plusieurs filer à vive allure, semblant ne pas s’inquiéter de ce qui se passait. À cet instant, je revis cette information glanée dans une revue ancienne qui affirmait que certains de ces poissons remontaient les rivières afin d’y préparer leur descendance.

    C’est alors que mon jeune esprit me fit un clin d’œil. Je venais de comprendre que j’étais comme cette rivière qui ne sait rien de sa source. À un moment précis, elle se précipita hors des ténèbres de la Terre, se faisant un simple filet discret, se faufilant entre les rochers. Puis elle descend en zigzaguant le flanc de la montagne, avant de découvrir la plaine où elle prend ses aises en devenant encore plus large. Mais l’onde frémissante avance toujours. Jamais elle ne se retourne pour contempler les monts où elle est née. Pour elle, la seule chose qui semble lui convenir est la rencontre d’autres affluents qui joignent leurs histoires à la sienne, lui donnant sans cesse plus d’importance. Elle complète ses informations en écoutant les secrets des villageois qui ont élu domicile le long des berges. Je devinais qu’elle devait connaître des moments d’immense bonheur quand les jeunes filles venaient lui confier la beauté de leurs traits, penchées au-dessus de son onde, dont elle emporte au loin le souvenir de merveilleuses images. Mais elle a aussi le privilège de transporter le ciel avec tous ses nuages, permettre au soleil d’y rafraîchir ses rayons, et dans la nuit inviter la lune à faire un bout de chemin en sa compagnie, tandis que les étoiles lui font une auréole. La rivière ne revient jamais sur ses pas. Que lui importe son premier matin ; elle coule ses jours heureux, ignorant qu’un jour elle va se perdre pour toujours dans un océan ou une mer qui lui dicteront leur loi. Mais alors, me dis-je ; ces masses immenses qui vont et viennent entre les continents, seraient-elles les cimetières de tous les cours d’eau qui circulent autour du monde ? Qui me dit qu’une fois arrivée dans l’estuaire, soudain, l’envie de revenir vers sa source ne lui prend pas ? Trop tard, semble lui signifier le temps. À ta suite, les flots te poussent, tu dois continuer ton chemin, qu’importe le voyage, il était sans retour.

    Ma réflexion me força à sourire, car j’étais conscient que rien de tout ce que je pensais n’avait de sens. C’est alors que je compris qu’entre elle et moi, la différence n’était pas énorme. En effet, j’avais la possibilité, contrairement à elle, de revisiter mon histoire, tournant les feuilles à l’envers. J’avais cette possibilité insolente de revenir dans le passé. Je ne m’en privais pas. La rivière continuait sa marche en avant, tandis que moi j’allais à contre-courant de la vie. Mais après un long parcours, je compris que pareil à l’eau, il m’était parfaitement inutile de remonter, car moi aussi j’ignorais l’endroit où la source de mon existence vit le jour. Je repris donc le sens normal en me disant qu’après tout, il n’était pas si important que je trouve mon océan. Je devais encore avoir quelques généreux méandres à confectionner afin que j’y paresse sous le ciel qui prenait soin de mon beau pays.

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