• LA TRISTESSE DES JOURS

    LA TRISTESSE DES JOURS

     

    – Voilà un nouveau jour, qui s’enfuit ; de ceux dont certains prétendent qu’il n’est qu’un de plus. Je crois plutôt que c’est un en moins dans ma dernière saison, se lamenta l’homme pour qui la vie lui avait refusé la part du bonheur dont il avait espéré qu’un jour, il devait forcément de poser sur le seuil de sa demeure. Certes, je n’ai jamais eu plus que les autres, cependant, je n’eus pas moins non plus. Je me souviens, quand les aînés, chez nous, prétendaient qu’il y avait autant d’inégalités que de matins qui se lèvent. Je fus long à comprendre le sens de cette phrase, car je vivais alors dans l’insouciance de la jeunesse. Je me laissais bercer par le rythme des saisons. L’une était belle, l’autre moins, mais aucune n’oubliait de poser son empreinte sur les choses et sur les gens. Comme de nombreuses personnes, des injustices, j’en subis plus que d’excellentes récoltes, jusqu’à ce matin qui frappa à ma porte, tandis que dans les villages avoisinants, le nom d’une fête prochaine se murmurait, et se colportait de maison en maison.

    Je crois que j’ai perdu le sens de ces paroles qui signifient que dans chaque foyer il y aura des sourires, des mots agréables, des yeux scintillants autant que de breuvages pétillants. Ce n’est pas parce que cette joie a déserté mon habitation, que je ne l’ai pas connue, dit l’homme, à voix haute, comme s’il s’adressait à quelqu’un. À la ferme comme partout dans le monde, nous avions droit aussi aux bonnes intentions. Certes, elles nous ressemblaient, car chez nous, la modestie était bien le plat principal. Qu’importe, disait le père ; il ne sera pas dit que nous n’aurons pas marqué ce jour de notre pierre blanche. Les travaux indispensables comme la traite et la distribution de fourrage terminée, la mère battait le rappel de ses chenapans, comme elle aimait nous nommer. Nous devinions ce que cela signifiait. Le bain dans la lessiveuse, les vêtements du dimanche qui rétrécissaient à mesure que nous grandissions, le décrottage des chaussures et le cirage pour en cacher les défauts. Nous savions aussi que le père irait de son éternel refrain à l’instant où, d’une voix forte, il demandait si ses gamins s’étaient servis du râteau pour se coiffer. Lui-même enfilait alors son deux-pièces de velours à grosses côtes, ajustait son béret sur l’oreille, et sortait atteler la charrette. D’un pas tranquille et pesant, le vieux percheron les déposait sur le parvis de l’église, et le chef de famille, après un ultime regard vers les siens, à la recherche d’un défaut ou d’une remarque, disait :

    – On ne pourra pas prétendre que ceux de notre campagne sont des mécréants !

    Sur cette réflexion haute en couleur, après s’être assuré que la lourde porte s’était bien refermée sur le dernier membre de la tribu, il y tournait le dos et partait en direction du café de la place, où l’attendaient ceux avec lesquels il refaisait le monde et ses récoltes. Comme chaque dimanche, tandis que les siens venaient le rejoindre, il s’écriait :

    – Ce n’est pas Dieu possible ; le curé expédie sa messe de plus en plus vite !

    Et la mère d’y répondre :

    – Détrompe-toi, mon ami. En ce jour de Pâques, son prêche n’en finissait plus. Vos oreilles ont même dû siffler, car il ne s’est pas privé de haranguer les tenanciers de débits de boissons, qui incitaient les déshérités du ciel à s’éloigner toujours plus de lui !

    – C’était de cela il y a bien longtemps, répéta à voix haute le solitaire. L’un après l’autre, les anciens sont partis, sans qu’aucun des amis n’eût imaginé que ce ciel ne les avait pas accueillis. Puis les épidémies ont emporté les plus faibles des enfants ; tandis que les plus vaillants sont allés se réfugier dans la grande ville, comme pour conjurer le sort. Maintenant, les jours se succèdent, tristes, entraînant à leur suite les saisons et les ans. Depuis combien de temps aucun membre de la famille restante n’a plus poussé la porte de leur demeure ? Il en avait aussi oublié le nombre d’années, à ce point, qu’il avait perdu espoir que l’un d’eux retrouve le chemin qui accueillit leur jeunesse. De jours de fêtes, il ne savait plus ce que ce mot signifiait. Les uns après les autres, il avait remisé les meubles inutiles dans la grange, prétendant que de voir les chaises toujours vides portait atteinte à son âme. Ce n’était plus de repas dont il se sustentait, mais de simples soliloques, qui, avec le temps, prenaient surtout le sens de radotages maintes fois entendus. Je ressemble à un vieil acteur qui révise son rôle, disait-il, pour diminuer la peine qui lui enserrait un peu plus le cœur chaque matin.

    Autour de lui, la campagne s’était également vidée de ses habitants. Ici et là les brandes recouvraient les bonnes terres et il n’y avait que le son de la cloche de l’église, qui parvenait encore dans la cour de la ferme. Il la maudissait, car elle ne sonnait que le glas d’un résistant d’une vie qui, même en lui, il le savait, s’enfuyait. Je n’entendrai donc pas son dernier appel, marmonna-t-il, et c’est très bien ainsi, puisque de toute façon, il y a bien longtemps qu’elle ne se souvient plus de mon nom.

     Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :