• LA VENGEANCE DE LA LUNE

    – Il n’est pas courant de parler de la lune. Cependant, bien que très âgée (certains estiment qu’elle pourrait avoir 4,5 milliards d’années) elle nous apparaît chaque soir aussi pimpante qu’une jeune demoiselle. À son sujet, les hommes se sont également divisés. Quelques-uns prétendent qu’elle est née en même temps que le système solaire, alors qu’elle maintient qu’elle est la fille naturelle de sa planète Terre, laquelle accoucha par une nuit d’angoisse.

    Notre satellite est plus sobre, par comparaison à son lointain voisin, éblouissant. Du haut de son solstice, il règne en maître et parfois, ses rayons brûlent les audacieux qui cherchent à le défier. Quant à moi, dit humblement la lune, je ne suis que l’attrait des ténèbres. Je n’ai jamais interdit à quiconque de me regarder en face. D’ailleurs, pour tout vous avouer, j’aime ces yeux qui se lèvent et me suivent entre les nuages. J’en sais des fidèles qui me poursuivent, jusqu’à l’heure où je disparais dans l’autre monde, repoussée par le jour et son inséparable complice. Certes, il fut un temps où des hommes se prosternèrent au pied de ses rayons tandis qu’ils descendaient de la haute sylve. Hélas ! Vaniteux comme il est, un jour il brûla les récoltes de ses innocents, et assécha les sources, forçant le peuple des montagnes à s’exiler des vers les plaines.

    Au contraire de lui, je ne contrains jamais personne à fuir ni à se cacher. À l’inverse, les gens sortent pour me contempler. Oh ! Je ne dis pas que ma vie est parfaite. Moi aussi je connais quelques soucis existentiels. Il arrive que je sois obligée de changer de quartier, que je me rapproche au plus près de la Terre ou que je m’en éloigne. Jusqu’à il y a quelques siècles, j’ignorais que j’étais influente sur le comportement de certains esprits faibles chez les humains. Malgré mes efforts, je n’ai jamais pu empêcher le phénomène de se reproduire. Ainsi, dans l’intimité des nuits durant lesquelles je suis bien ronde et lumineuse à souhait, des plaintes s’élèvent-elles par les fenêtres où de pauvres gens m’invectivent en me montrant du doigt. Dans les campagnes, il en est de même. Des animaux s’assoient et me fixant, me disent toute la peine que je leur occasionne. Alors, pour me faire pardonner, et leur permettre de se reposer, je leur ai promis de me faire si discrète une fois par mois, qu’aucune lueur émanant de mon astre ne viendra perturber leur sommeil.

    Mais je connais aussi beaucoup de satisfactions dont je ne suis pas peu fière, et que le soleil ne ressentira jamais. Tous les passionnés de la nature me consultent avant d’entreprendre leurs travaux. Le bûcheron attend que je sois au plus bas pour couper l’arbre dont il réserve le tronc à la confection d’une pirogue, ou simplement pour construire du mobilier qui doit traverser les ans. Les jardiniers observent mes phases pour semer ou planter. Lorsque je suis descendante, ils mettent en terre les légumes racines, et les végétaux qui doivent s’élever, en période où je suis pleine. La mer et les océans me murmurent leur contentement en laissant aller leurs marées ou leurs reflux.

    Je ne conteste pas que tout ce qui brille a naturellement besoin des rayons du soleil pour qu’on le remarque. La feuille fait aussi appel à lui pour transformer la sève brute en une nourriture élaborée qui s’écoule jusque dans les radicelles les plus lointaines afin de confectionner une nouvelle couche de bois. Mais, ce n’est pas la moindre des consolations, c’est à moi qu’il appartient de faire remonter le sang de l’arbre. Ce mouvement est indispensable, sans quoi le cycle serait interrompu. Bien que souffrant de l’exubérance du soleil, j’ai autour de moi, tous les poètes et les devins de la planète. Les troubadours m’offrent leurs musiques ; les griots m’adressent leurs contes. Mais, il m’arrive aussi d’imaginer des épreuves terribles pour celui qui se prend pour un roi. Je l’éclipse totalement ou partiellement, selon mon humeur. Personne ne peut le voir ni l’entendre dans ces moments-là ; cependant, je vous assure qu’il trépigne de tous ses rayons, sur le bouclier que je forme. Et, là, je souris !

    Puisque nous en sommes aux confidences, je puis bien vous dire le chagrin qui fût mien un certain mois de juillet du siècle dernier. Je pensais ne jamais me remettre de l’outrage que me firent les hommes en se posant à ma surface. Imaginez ; depuis des millénaires, je recueillais les rêves et les songes des enfants comme ceux des adultes. Tout était minutieusement classé, jusqu’à ce matin horrible où ils sont venus piétiner mes trésors ! Alors, j’ai décidé de me venger. Oui, vous avez bien compris. Pour les punir, j’ai fabriqué mon double, mais prenant soin de le rendre inviolable. Ainsi de temps en temps, pour dérouter les esprits malveillants, je crée une treizième lune. Mais ce n’est pas tout. Tandis que mon astre est au plus près de la Terre, et parfaitement arrondit, je le pare de nuances différentes, et surtout, pendant que mon autre brille sous les étoiles, je m’offre un bain purificateur pour faire disparaître de ma surface, les souillures imposées par les humains.

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