• LA VIE COMME UNE VALSE

    – Je me doute que dans les esprits de chacun l’intitulé de mon billet ne sera pas qu’une longue mélodie ressemblant à celle qui force notre corps à tournoyer, cherchant celui du partenaire, comme pour le transformer en une protection, afin de ne pas nous faire enivrer par le flot des notes virevoltantes en nos pensées, imitant les robes des belles dames. Cependant, depuis toujours, ayant eu le privilège d’avoir vécu dans la nature, j’ai associé la vie à la musique du temps qui jamais ne s’épuise, sinon en de rares instants pendant lesquels les acteurs reprennent leur souffle.

    Le jour et la nuit ont choisi depuis la première aube, leurs partitions préférées. C’est qu’à l’heure où les couleurs se confondent, dans la tiédeur de la déclinaison de la lumière, nous assistons à une sérénade qui ne laisse pas indifférente les mélomanes affirmés ou en devenir. Souvent, elle se prolonge plus avant dans le soir, à moins que nos sens abusés n’aient pas surpris le changement des artistes sur la grande scène de la forêt. Comme un prélude aux ténèbres qui s’installent, les stridulations de milliers d’insectes annoncent au visiteur d’un moment qu’ils sont à la recherche de l’âme sœur et qu’ils ne veulent pas être dérangés. C’est que sans cesser de chanter ils se transmettront cette vie, née, elle aussi, d’une composition savante. Alors, laissant nos pensées vagabonder, nous nous surprenons à imaginer que le créateur ne fut pas qu’un grand architecte, mais qu’il était également un immense musicien. Sinon, qu’en serait-il de tous ces impromptus merveilleux qui semblent tomber tout droit d’une partition géante ? Ce que nous prenons pour un bruissement n’est autre que la mélodie du vent dans les ramures. Il va chercher au loin les compositions qu’il aime traduire en les mélangeant pour en faire des chansons métisses qui savent faire onduler les corps. Ainsi, dans la moiteur tropicale, d’heure en heure, les orchestres se succèdent afin que les danseurs ne trouvent jamais un instant de répit. L’horizon signale aux acteurs qu’il sera bientôt l’heure de céder la place aux troubadours qui enchanteront le jour. Les griots qui ont animé les ténèbres se lancent dans des accords lancinants, comme pour indiquer qu’après une nuit d’ivresse, il est temps de rentrer se reposer. Une dernière mélopée est interprétée. Elle est destinée à consoler les cœurs déçus ; puis, une à une, les étoiles s’éteignent, la salle se vide, tandis que du côté de la mer, l’alizé s’élance pour balayer les poussières de la fête, en même temps que les lambeaux de rêves inachevés.

    Au loin, le souffle du vent apporte le bruit de l’océan, heureux de retrouver un peu de clarté. Il va enfin pouvoir envoyer ses vagues vers le rivage, où elles vont rouler à ses pieds en signe de soumission. L’aubade se précise, par quelques rimes lancées au hasard. Prudemment, le nouveau chef d’orchestre attend, quelque instant pour s’installer à son pupitre, baguette en main, que la brume termine de déposer dans les cœurs une perle de rosée pour laver les fleurs des souillures de la nuit. Soudain, il lève le bras, tandis que le troglodyte piaffait d’impatience. La forêt retient son souffle. L’oiseau gonfle son jabot, et inspire une grande bouffée d’air frais. Dans cet état, il redoute que le maestro mette trop de temps avant de donner le signal de départ. De la gorge du volatile, la note s’envole telle la délivrance après des années de privations. Il chante en sautillant de branche en branche, va à droite, s’élance vers la gauche, monte, et descend afin que dans la campagne personne n’ignore qu’un nouveau jour est en chemin. Alors, venus on ne sait où, des milliers de chœurs retentissent. Les musiciens invisibles interprètent les plus belles symphonies. La vie devient une valse, que les oiseaux traduisent par des arabesques savantes. Les partitions s’enchaînent, et la nature, heureuse, applaudit en incitant les ramures à s’incliner en mesure. La crique apporte sa contribution mêlant son onde qu’elle fait bruisser sur les petites cascades. Le bonheur est revenu s’installer dans les prairies et dans les champs où les premières chansons des travailleurs vont à la rencontre de celles venues de la sylve mystérieuse. Les danses seront calquées sur les différents instants de la journée, car l’existence sait mieux que personne que l’on ne peut passer son temps à valser, sous peine d’étourdissement.

    Cependant, les hommes ne désirant pas être les parents pauvres de la fête qui s’annonce ont recours aux radios et autres instruments diffusant de la musique. Ils ouvrent en grand les portes et fenêtres afin que leurs airs préférés aillent rejoindre les interprètes de la sérénade qui semble vouloir grignoter des heures au jour. Qu’il serait beau, cet interminable matin, alors que le monde respirerait en cadence, oubliant pour quelque temps les évolutions de la vie.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4

    Photo : Aquarelle de Françoise Foglia-Viquerat

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :