• LE BONHEUR SUR LES BRANCHES

     Oserai-je vous dire que souvent je me surprends à contempler la nature, depuis la terrasse de mon carbet ? Dans ces moments d’observation, je suis presque hors du monde des hommes, quasiment subjugué par le spectacle sans commune mesure avec ceux que nous offrent nos contemporains. Mon œil jamais n’est lassé par les scènes qui se succèdent. Rien n’est étudié à l’avance, chaque acteur est spontané et n’a jamais d’absence de mémoire qui justifierait la présence d’un souffleur, comme dans le temps au théâtre. Dans l’environnement qui met mon cœur en émoi, excitant mon esprit et titillant mon âme, outre les oiseaux, les insectes et les animaux de la forêt qui chacun animent un acte, il y règne plusieurs éléments essentiels à la diffusion du bonheur. L’un se nomme la nuit, avec ses secrets et ses bruits discrets et confus. Le second est le jour, qui chaque matin se présente dans une tenue différente. Le troisième est pluriel ; ce sont les couleurs, les saveurs et les fragrances. Le quatrième  est le vent qui se décline sous la forme de brise légère. C’est lui qui anime chacune des scènes des pièces qui sont jouées tout au long de la journée, créant une sorte de tableau géant au sein duquel la peinture est mouvante. Et depuis des années, la nature ne cesse de m’étonner. Observant les arbres se balancer mollement au gré de l’alizé, je pense que je devrai avoir honte de posséder un tel privilège. Certes, je devrais rougir de m’extasier ainsi, du matin au soir. Cependant, je dois vous dire qu’il n’en fut pas toujours de même, et qu’il me fallut souffrir sang et eau, pour arriver à ce jour, me délecter du spectacle offert. Comme au début du monde, chez nous, régnait la forêt. Il est parfaitement inutile que je vous la décrive, car dans notre région, sur le seuil de l’Amazonie, chacun sait ce que le mot sylve signifie. Donc, je ne m’attarde pas sur les années qui ont été nécessaires pour apprécier cette soirée où chaque élément profite des heures tièdes pour vivre sans retenue ces heures merveilleuses qui ressemblent à s’y méprendre à un océan de bonheur. Finalement, le labeur me récompense sans regretter le prix en sueur qu’il a coûté.

    Chaque espèce végétale se prête aux jeux des oiseaux, mais chacun d’eux à ses préférences pour y abriter son nid. Grâce à notre climat, les couvées se succèdent, et avant de terminer leur éducation, certains parents tiennent à nous présenter leur progéniture.

    À l’instant, sous mes yeux, le flamboyant abandonne ses dernières fleurs défraîchies. Elles se laissent tomber à la manière des larmes sur un visage déçu. Les anacardiers c s’empressent d’installer leur production. Pour Noël, ils seront garnis de pommes rouges ou jaunes, à l’extrémité desquelles tel un appendice, pend une coque dure protégeant l’incomparable noix. À quelques distances de la  menant à la propriété, l’imposant pois sucré sert d’étape à une grande variété d’oiseaux, dont les perroquets de toutes tailles, et de couleurs toutes plus chaleureuses les unes que les autres. Les manguiers s’efforcent de mettre une jeune pousse avant d’y assurer leurs fleurs, et parfois, j’ai l’impression qu’ils prient le ciel de ne pas les arroser tant que la mangue n’est pas nouée. Les jamblongs, pressés de vivre, mélangent les nouveaux rameaux et leurs premières grappes de fruits violets.

    Bientôt, les noix de coco refuseront de tomber si l’arbre n’arrête pas sa course vers les nuages. Les palmiers royaux encadrant la terrasse surveillent l’ensemble végétal, dans lequel le pin caraïbe tord ses branches, se demandant ce qu’il fait dans ce décor. Les amandiers accélèrent leurs développements, afin d’imbriquer leurs charpentes les unes dans les autres, nous donnant l’impression qu’ils font la ronde en se tenant par les ramures, tout en dispensant un ombrage salvateur. Les ramboutans ne se gênent pas pour exposer leurs drupes chevelues rouges, telles des boules de Noël dans les sapins. Les cerisiers offrent aux oiseaux gourmands la richesse de leur chair, alors que les caramboliers ploient sous la récolte généreuse. Les zolives ne sont pas avares de leurs fruits jaunes, pendant que les mombins voisins, majestueux, ajoutent de nouvelles poussent pour y installer la prochaine fructification. Pendant ce temps, les palmiers de toutes sortes attendent que les uns aient livré leurs productions aux hommes et aux nombreux rongeurs.   

    Dans cet Eden (pardon pour ce manque d’humilité), je suis à la fois heureux pour la plénitude qu’il m’apporte et triste en songeant à tous ces gens  qui n’ont pour horizon que du béton sur lequel se brisent tant de rêves. Les dirigeants n’ont-ils donc jamais eu  l’opportunité d’unir la ville et la nature afin que les yeux puissent s’esbaudir sur la tendresse des couleurs, les saveurs qui se dégagent à longueur d’année et les parfums enivrants ? N’ont-ils pas envie, parfois, d’escalader les arbres, se reposant à chaque fourche des branches, loin des tracas quotidiens ?

    Oui, mes amis, je me dis que finalement, il ne nous faut que des choses ordinaires pour vivre, dès l’instant que chacune d’elle renferme le germe de la félicité.

     

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