• LE CRI DU CŒUR. 2/4

    LE CRI DU CŒUR.   2/4– Vous êtes trop gentille, chère amie. Vous allez me faire rougir ! Vous savez, je ne suis pas quelqu’un d’exceptionnel. Je suis une personne ordinaire, et je suis originaire de la campagne, moi aussi. Certes, nous n’étions pas en montagne, néanmoins, je peux vous assurer que la boue a collé longtemps à mes sabots.

    – Je peux me permettre une question ?

    – Bien sûr, Juliette ; toutes celles que vous désirez.

    – Pourquoi avez-vous quitté la plaine pour venir dans ces coins particuliers et pénibles pour ceux qui n’y sont pas nés ?

    – Je suis parti, parce qu’à l’époque, nulle part je n’étais chez moi. En conséquence, je ne pouvais être bien en aucun endroit. Qu’importent les difficultés, si là où nous nous trouvons est le berceau familial. Par contre, je suis en mesure de vous dire que grâce à cette situation ancienne, je suis capable de m’adapter à toutes celles qui se présentent. Tenez, vous ne le savez pas puisque nous n’en avons jamais parlé auparavant ; mais à ces rigueurs hivernales, je leur ai imposé celles des tropiques.

    – Quoi ; vous êtes allé là-bas ? Ne m’en veuillez pas, Pierre. Je m’exclame comme une ignorante. Cependant, je ne connais rien de ces lieux, ni où ils sont, ces pays auxquels vous faites référence. D’ailleurs, à vous écouter, je découvre que je ne comprends pas grand-chose. Vous le voyez, en dehors de nos obligations, nous ne parlons pas de ce dont nous n’avons pas d’idées précises de ce qu’elles représentent. Tout à l’heure, je faisais allusion à la naïveté, mais en fait, c’est la vérité. Nous ne connaissons rien, ou presque.

    – Ce n’est pas vrai, Juliette. Vous me faites mal au cœur, en vous exprimant ainsi. De toute façon, à quoi vous servirait-il de savoir où est tel lieu du monde si ce n’est à vous faire désirer des situations impossibles à réaliser ?

    – Vous avez raison ; déjà que je ne rêve pas beaucoup ! Alors, rendez-vous compte si je venais à imaginer des continents autres que le nôtre, duquel je ne connais rien, sinon de la ferme et de sa terre qui se trouve autour, et qui constitue mon héritage. Le concernant, il me fera légataire de tout ce qui le construit. À l’exploitation se joindront les petites misères quotidiennes, les erreurs qu’ont faites les anciens et perpétuées par les successeurs, ainsi, jusqu’à nous. Les sillons d’une année à la suivante n’ont pas la possibilité de s’opposer au versoir de la charrue. Le sol se laisse éventrer, car c’est là la seule façon qu’il a de montrer la couleur du ciel à celui qu’il recouvre avant les semailles. J’élèverai des bêtes dont je vendrai les jeunes au maquignon. L’herbe patiemment attendra le passage de la faux, les moissons seront comme toujours, bonnes ou mauvaises. Vous le voyez, par ici, c’est la routine, celle qui déteste que nos gestes un jour réclament leur indépendance. Non, croyez-moi, chez nous, tout est réglé au millimètre, si vous me permettez l’expression. La vie que nous traversons nous supporte, car jamais nous ne nous opposons à elle. Mais surtout, elle prend soin de nous laisser évoluer dans notre insouciance et notre innocence.

    – Vous me faites de la peine, à parler ainsi, Juliette. Vos propos démontrent le contraire de vos dires. Vous êtes loin d’être quelqu’un d’ingénu. Tout le monde n’a pas votre grandeur d’esprit, soyez-en certaine. Vous analysez parfaitement la réalité qui gravite autour de vous, en même temps que votre situation personnelle. Et savez-vous ce que j’en déduis ?

    – Je n’en ai aucune idée, Pierre. Mais ce dont je puis vous dire, c’est que votre réflexion ne changera rien à ma condition.

    – Une fois de plus, vous avez raison. Je voulais seulement vous dire que vous mériteriez d’évoluer dans un milieu différent, à tout le moins dans qui serait moins retiré du monde. Vous rencontreriez des gens, pourriez échanger avec eux, voir ce que la société imagine pour notre confort, et tant d’autres choses !

    – Hélas ! Pierre, je vous l’ai dit. Rien de tout cela ne se passera, car je suis définitivement ancrée à la propriété. La boue que vous évoquiez n’a pas que collé à mes sabots. Elle m’a soudé à jamais à la montagne qui m’a accueillie au premier jour.

    – Je peux me permettre une question ?

    – Je vous l’ai déjà fait observer ; toutes celles que vous désirez, y compris quelques-unes qui pourraient éventuellement me fâcher. Car de vos paroles, Pierre, j’en fais une sorte d’histoire. Quand vous partez de chez nous, toute la journée je songe à ce que vous m’avez dit, et en moi, quelque chose de nouveau s’installe. Voyons, ce que vous vouliez me dire ? Vous le constatez, je deviens impatiente, alors que les conditions hivernales nous poussent à être nonchalants et quelque peu endormis.

    – Voilà la question qui me brûle les lèvres.

    – N’allez pas plus loin, je la devine. Pourquoi ne suis-je pas mariée ?

    – Vous lisez dans mes pensées, Juliette. Je vais devoir me mettre à l’abri.

    – Vous ne risquez rien, Pierre ! Je connais cette réflexion depuis des années. On m’a déjà posé cette question des dizaines de fois. Toutefois, je vous rassure, pour moi, elle n’est pas embarrassante. Mais je veux bien y répondre ; cependant, autant que je vous le dise maintenant. Vous êtes le seul à qui je confie ces mots. (À suivre)

     

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