• LE CRI DU CŒUR 4/4

    LE CRI DU CŒUR 4/4– Je vous écoute avec la plus grande attention, ma chère Juliette, car après tous ces échanges, je ne doute plus que nous soyons des amis. En tout bien tout honneur, il va sans dire.

    – Vous savez Pierre, depuis longtemps j’avais envie que nous devenions de vrais alliés, et je vous remercie d’avoir bien voulu faire le premier pas. Je n’aurais jamais osé le franchir.

    – Et pourquoi cela, Juliette ? Je ne suis pas un extra-terrestre.

    – Oui, je le constate. Vous m’impressionnez toujours autant. J’aime vous rencontrer et vous écouter. Vous connaissez beaucoup de choses, et comme maman me le dit souvent, c’est un plaisir de vous recevoir et de vous entendre. Par chez nous, personne ne tient pareil langage. Mais je m’égare. Je vous dois une explication, donc la voici. Je ne puis donner un héritier à un éventuel mari, pour l’unique raison que je suis trop âgée. Imaginez-vous un petit dans notre milieu ? Que deviendrait-il ? Que pourrions-nous lui offrir ? Les enfants modernes ont à leur disposition tant de choses pour vivre, de nos jours.

    – Je vous arrête, si vous me le permettez. Les bambins, en vérité, n’ont besoin d’aucun artifice, sinon de l’amour de leurs parents. Il doit grandir dans la chaleur du foyer, s’imprégnant des sentiments qui en occupent tout l’espace. Le reste, que vous évoquez, n’est rien d’autre que de la poudre aux yeux pour compenser l’absence ou l’égoïsme des adultes. Pensez-vous ne pas avoir les capacités pour élever une enfant ? Craignez-vous de ne pas lui donner l’amour auquel il est en droit d’espérer ?

    – Oh ! Pierre, bien sûr que je suis apte à tout ce à quoi vous faites allusion. En moi, comme chez toutes les femmes j’imagine, il y a cet instinct maternel qui ne s’est jamais révélé et j’en suis malheureuse. Oui, cela me fait souvent souffrir lorsque j’évoque ces désirs jamais assouvis. Je me compare à ces choses inutiles qui envahissent le monde. Je ne sers à rien, Pierre. Je suis juste bonne à rester aux derrières des vaches, comme on dit dans les campagnes. Il est trop tard pour que je rende quelqu’un heureux, et plus encore pour permettre à un enfant d’agrandir notre communauté. Pour être franche, je crois que j’ai raté ma vie. Alors pourquoi en aurais-je fait de même avec quelqu’un d’autre, fût-il mon fils ?

    – Vous n’auriez pas été seule, à offrir ; dans un couple, il y a par définition deux personnes. Chacun doit apporter un peu de lui-même. C’est ainsi que l’on maintient un parfait équilibre. Si nous ne nous entendons pas pour ramer, la barque se renverse au milieu de la rivière, et tout le monde coule.

    – Oui, je suis parfaitement d’accord, Pierre. Cependant, pour faire un enfant, jusqu’à preuve du contraire, il faut être deux ! Voyez-vous quelqu’un d’autre que nous deux, ma mère et moi, dans cette maison ? Nous tournons en rond, mon ami. Nous pouvons évoquer tous les problèmes, nous n’apporterons toujours que la même réponse. Je crains que notre conversation ne soit comme moi, stérile.

    – Vous ne l’êtes pas, Juliette, tant que la preuve ne vous a pas été fournie. En fait, tout est lié aux raisons que vous avez énumérées avant. Vous vous êtes rendue prisonnière de votre parole, et vous avez jeté trop loin la clef de la porte de votre cellule. Le temps l’a enfoui dans l’oubli. À moins que vous décidiez de mettre un terme à votre célibat. N’avez-vous aucune vue sur un quelconque personnage qui pourrait être votre sauveur, à défaut d’être un prince charmant ?

    – Si, bien sûr que je connais quelqu’un. Mais il est inabordable.

    – Allons, bon, vous recherchez les difficultés ! Qu’est-ce qui le rend inaccessible ?

    – Il est marié, Pierre. Il a déjà une famille, des enfants, une existence.

    – Alors, dirigez votre regard par-delà celui dont vous me parlez !

    – Impossible, je ne puis espérer personne d’autre.

    – On imagine toujours cela, Juliette, et finalement, ce que nous croyions irréalisable, un matin, frappe à notre porte.

    – Pas pour moi, je le sais.

    – Ne dites pas cela, mon amie, l’amour est un sentiment particulier ; un jour, il vous tombe sur le dos, alors que nous ne l’attendions même pas. Avec le printemps revenu bientôt, les gens vont reprendre leurs promenades vers les sommets. Je ne doute pas que l’un d’eux croise votre chemin, et soit attiré par votre personnage.

    – Non, Pierre, rien de tel ne se passera, car en moi, l’image de quelqu’un est déjà incrustée, vous dis-je, et que je ne pourrai plus jamais éprouver d’autres pensées envers un étranger. Ce que je ressens est beaucoup trop fort. Je ressemble à la terre qui a trop souffert de l’été. Chaque jour ses crevasses s’élargissent et plus aucune pluie ne saurait en rapprocher les bords.

    – Mais pourquoi ne vous déclarez-vous pas à lui, plutôt que de vivre dans tant de douleur, et avec autant de violence ? 

    – Je vous l’ai dit, il est marié ! Et si je lui avoue, je risque de perdre son amitié.

    – Juliette, qui est-il et a-t-il connaissance de votre choix ? Peut-être pourrais-je vous aider, en allant le trouver ?

    – Non, Pierre, vous ne pouvez rien, hélas !

    – Mais pourquoi ?

    – Parce que mon cœur crie et pleure, mais que vous ne l’entendez pas, Pierre. Je ne voulais pas vous le dire, mais il valait mieux que je vous en informe. Maintenant que vous voilà au fait de mon mal, qu’allez-vous penser de moi ? Vais-je perdre votre amitié ?

    – Pas du tout Juliette. Nous restons ce que nous sommes, car maintenant plus que jamais je sais que vous avez besoin de réconfort ! J’ai beaucoup de respect pour ce cri du cœur si sincère. Sans lui, je crains qu’il ait fini par vous étouffer.

    – Merci, mon cher Pierre, de me permettre de continuer à rêver. Ainsi je ne fais de mal à personne.

    – Si, à vous-même, Juliette, car j’imagine vos réveils difficiles à l’instant où vous ouvrez les yeux sur la réalité.

    – Oui, mais je vis avec mes chimères ; il me semble qu’elles sont indispensables à mon équilibre.

     

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