• LE MARCHEUR DE NOËL 1/5

     

    Dans l’esprit des contes et légendes de Noël

     

    – Il y avait des jours que l’homme marchait. Il se fit même la réflexion qu’il commençait à succomber à l’amnésie tropicale, ces absences de mémoire momentanées dues au climat, dont lui avaient parlé des anciens. De toute façon, certains souvenirs sont faits pour être oubliés, prétendit-il, je suis parti pour tirer un trait sur certains d’entre eux, ne sachant pas où mon aventure trouverait son terme ni par quels chemins il la conduirait. Pour lui, le temps n’avait plus d’importance. Il le traversait sans plus se poser la moindre question ; en fait, en souriant, il se dit qu’il était le seul compagnon aux côtés duquel il allait, d’un jour à l’autre, d’un village au suivant et d’un paysage à une autre image. Beaucoup d’événements le surprenaient. Il en découvrait un aux détours de chacune des pistes qu’il empruntait. Elles paraissaient si longues qu’il se demandait si elles ne faisaient pas le tour du continent. Il les comparait à un lien immense qui unissait les villes et les hommes entre eux, afin que nul être ne vienne à s’égarer. De fait, des individus, il en croisait de nombreux, à longueur de jour, mais pour si étonnant que cela soit, des marcheurs il en rencontrait aussi la nuit. Il se demanda même si ce peuple dormait parfois !

    Deux événements accaparaient son attention. Bien qu’ils fussent opposés l’un à l’autre, ils n’en étaient pas moins les seuls détenteurs du jour, pour l’un, des ténèbres, pour sa rivale. Notre voyageur était véritablement subjugué par ces éléments par lesquels  l’humanité avait écrit les premières lignes de son histoire. L’aurore le trouvait posté à certains endroits d’où il était certain de surprendre le lever de Sa Majesté le Roi-Soleil. Dans ces instants aux nuances indescriptibles, il se retenait pour ne pas poser un genou à terre ni adresser une prière à cet astre, qui, pourtant, allait lui brûler la peau les heures suivantes. Il aimait le voir se hisser au-dessus de la savane. D’abord, il envoyait ses rayons en éclaireurs, comme pour s’assurer que la voie était libre et qu’il ne restait plus de traces des ténèbres. Puis, tranquillisé, il investissait le firmament. À ce moment précis, il était le chef d’orchestre qui donnait la note non pas aux musiciens, mais à la vie pour qu’à son tour, elle se décide à retrouver la route abandonnée la veille. Les oiseaux, bruyamment, prenaient leur bain de lumière, tandis que des animaux sauvages sortis de leur somnolence croisaient sur leur chemin ceux qui ne se complaisent que dans l’intimité de l’obscurité. Plus bas, le fleuve semblait soudain se mettre en marche, lui aussi, musardant le long des berges, comme pour récolter les informations déposées à son intention durant la nuit, afin qu’il les colporte de savanes en villages. Dans la féérie du jour revenu, une seule note reflétait un accent de tristesse. Elle était la brume qui s’élevait de la terre pour rejoindre le ciel, comme si la mère nourricière devait s’acquitter d’un impôt pour avoir le droit de vivre. Cependant, dans ces matins si heureux pour certains, elle, elle s’appauvrissait, rendant à l’azur ce qu’il lui avait accordé au long de la dernière saison des pluies. Elle devinait déjà que durant l’été qui viendrait toujours plus tôt chaque année, elle verrait les troupeaux errer de touffe en touffe d’une herbe plus sèche et plus rare.

    – Mon Dieu, se désolait notre marcheur, pourquoi faut-il que ce qui est si beau au lever se transforme en laideur dans le soir ? Pourquoi certains peuples sont-ils punis, et par la faute de quelles actions, tandis que vous déposez aux pieds des autres des saisons qui font chanter les cœurs ?

    Des battements de tam-tams le tirèrent de ses pensées. Ils venaient de loin, roulant dans l’air s’échauffant d’un instant à l’autre. Ils escaladaient les baobabs qui se les renvoyaient avant de s’enfoncer dans la forêt voisine pour, dès sa sortie, longer les berges du ruban scintillant, sur lequel déjà, des pirogues suivaient le cours des flots, en imprimant leur sillage comme la poussière du chemin  discrètement prend plaisir à le faire, des pas du voyageur. Sur Terre comme sur l’eau, chacun a sa façon d’écrire son histoire et de dessiner ses espoirs.

    Ces remarques eurent pour effet de réveiller définitivement l’homme, qui décida que l’heure de se remettre en marche avait sonné. Il vérifia son bagage avant de le poser sur son dos, et après un dernier regard vers l’horizon, le détourna vers le monde inconnu qui l’invitait à le rejoindre. C’est alors qu’il comprit que celui qu’il traversait n’était rien d’autre qu’un immense mystère, et qu’il serait malvenu de chercher à tout prix à percer ses secrets. Notre planète est merveilleuse, se dit-il encore ; elle détient tous les éléments qui nous sont indispensables. Dans de pareilles conditions, pourquoi ne nous en contentons-nous pas, en lui rendant de manière élégante ce qu’elle nous accorde, l’accompagnant bien sûr d’un profond respect ? (À suivre)

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     

     


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