• LE MENUISIER DU VILLAGE

    – Bonsoir monsieur Edmond ; comment allez-vous aujourd’hui ?

    – Tiens, te voilà donc ? Où étais-tu passé que depuis quelques jours je ne te voyais plus ?

    – Pendant les vacances, ils m’envoient partout où ils ont besoin de main d’œuvre. Certes, je n’en fais pas autant qu’un adulte, mais comme me le disent les gens chez qui je suis, « ce que tu fais, nous n’avons pas à l’exécuter en plus de nos tâches ». Cependant, j’essaie de les imiter au mieux, de façon à ce qu’ils pensent à moi pour de nouveaux travaux.

    – C’est vrai que nous sommes en période de battages ; je l’avais complètement oublié !

    – Il vous est arrivé d’y participer, dans votre jeunesse ? Je trouve que c’est une très belle expérience. De plus, on y rencontre des personnes d’autres villages, et surtout, c’est l’occasion de parler à des demoiselles que nous n’avons pas l’habitude de fréquenter temps ordinaire.

    – Oh ! Bien sûr, que j’en ai fait des moissons et des battages et je peux te dire que c’était autre chose que ceux d’aujourd’hui ! D’abord, il n’y avait pas de machines modernes, ou si peu, qu’elles ne venaient pas jusque chez nous. À mon époque, nous battions le blé au fléau. Tiens, je vais te faire rire. Au début, mon père qui était un homme rude n’hésitait pas à me botter le derrière, car souvent j’étais à contretemps sur l’aire. Il fallait prendre garde de ne pas frapper l’outil des autres, et moi, je fus long à trouver la bonne cadence. Heureusement qu’après venait la fête, et pour ce qui concernait ce genre de réunion, elles étaient grandioses. Des plats de toutes sortes n’avaient pas le temps d’orner les tables que déjà, ils étaient enfournés. Dame, c’est que tous ces hommes ne regardaient pas à leur peine. Les patrons n’avaient rien à redire. Nous nous amusions une partie de la nuit, mais l’aube n’était pas encore levée, que nous reprenions nos fléaux. Oui, ce fut une belle période de ma vie ! Je ne la regrette pas, même s’il m’est arrivé de vouloir les éviter. Mais le père ne me demandait pas son avis. Je devais le suivre, et sans prononcer la moindre parole.

    – En ce temps-là, vous aviez vous aussi une exploitation agricole ?

    – Non, seulement une fermette, dont tu longes les terres chaque matin en allant à l’école. Nous ne faisions pas de grandes cultures. Juste quelques animaux, des légumes et de quoi nourrir le bétail.

    – Et cela était assez pour faire vivre votre famille ?

    – Bien sûr ! Chez nous, nous étions sobres. Mon père me disait toujours « avec peu tu dois te suffire, et en même temps imaginer que tu as beaucoup ».

    – Votre parent était un philosophe, monsieur Edmond.

    – Mon garçon, à ce jour, je ne sais même pas ce que ce mot veut dire ; alors, je te laisse deviner à ce temps-là ! Il me semble que tu as oublié que mon papa était aussi menuisier.

    – Ah ! Je l’ignorais ; je croyais que c’est vous qui aviez créé cet atelier, et de ce fait, je n’ai jamais cherché à comprendre autre chose. Donc, il vous a tout enseigné ?

    – Je ne pense pas que l’on peut formuler ce genre d’apprentissage en ces termes. Admettons qu’il m’a montré ; ça oui, il n’était pas avare de ses démonstrations.

    – Voulez-vous me dire qu’il avait une façon particulière de vous dire les secrets du métier ?

    – On peut le dire ainsi. En fait, il parlait peu. Quand il décidait de m’apprendre un geste, une manière de faire ou d’utiliser un outil, je devais ouvrir en grand les yeux et les oreilles, car il prononçait les paroles avec les dents si serrées, que parfois je me demandais comment les mots réussissaient à sortir.

    – Je ne sais pas expliquer, me disait-il, alors regarde et n’en perds pas une miette !

    – Finalement, vous l’avez suivi à la lettre, puisque tout ce que vous réalisez est merveilleux.

    – Je n’ai pas eu le choix. C’était ça ou partir journalier dans les fermes. Mais je te le dis encore, je ne regrette rien de ma jeunesse. Mon père fut plus qu’un maître d’apprentissage. Il a été mon modèle, même si parfois il me persuadait de faire en sorte de me créer mon propre caractère et de lui laisser le sien en paix.

    – Un homme ne doit pas ressembler à un autre, fût-il son parent. Avoir quelque chose de lui, certes, mais ne jamais être son double.

    – Vous avez suivi son conseil ?

    – En vérité, je n’ai pas cherché à comprendre. Je devins adulte sans me poser de questions inutiles. Garde pour toi ce que je vais te dire. Mais je sais depuis très longtemps que les chiens ne font pas des chats.

    – Ce qui signifie ?

    – Que dans la vie, tu n’es pas seulement l’héritier de biens matériels ou financiers ! Tu l’es aussi des particularités de ta famille. Que cela te plaise ou non. C’est notre marque de fabrique, en quelque sorte, et nul ne peut prétendre la refuser.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :