• LE PASSE AU SECOURS DU PRÉSENT

    – Eh ! Bonjour, Pierre ; finis donc d’entrer et dis-moi à quoi rime le remue-ménage du village. Il faut que ce soit réellement extraordinaire, pour qu’il parvienne jusque chez nous.

    – En effet, père Alexandre, sans être vraiment surprenant en cette saison, du moins, par chez nous, c’est assez singulier pour étonner tout un chacun. Monsieur Mazy est allé remorquer une voiture qui s’était enlisée dans la neige.

    – Quoi ; il a sorti une paire de vaches ?

    – Oui, c’est bien cela. Par contre, je ne sais pas jusqu’où il est allé avec son attelage, mais il doit y avoir un moment qu’ils sont en route. J’étais dans les châtaigniers une partie de l’après-midi, et pourtant je ne l’ai pas entendu passer.

    – Pas étonnant, avec ce qu’il est tombé ! La neige est un bon isolant, elle étouffe les bruits. Au fait, tu as vu, qui était en panne ?

    – Non, ce n’est pas quelqu’un de chez nous. Jamais vu ces têtes là.

    – Tu vois, à ce sujet, c’est comme mon cousin, celui qui veut tout avaler. Bientôt, lui aussi viendra réclamer nos bêtes pour tirer ces machines des champs où il les avait abandonnés avant l’hiver. Moi, tout ce matériel moderne ne me dit rien de bon. Si tu t’y entends pour le mener et le réparer, passe encore. Mais si tu dois faire appel à tout bout de champ au spécialiste, je crois qu’ils vont y laisser leur fond de culotte !

    – C’est vrai ; parfois, les mécaniques se montrent capricieuses, surtout quand on ne sait pas les entretenir correctement. Cependant, je puis vous dire qu’elles rendent de fiers services ! Elles effectuent dans la journée ce que nous faisons dans une semaine avec nos bœufs ! Et encore, faut-il que le temps s’y prête.

    – Je suis d’accord avec toi. Mais tout cela coûte une fortune ! Et puis, un tracteur seul est parfaitement inutile. Il lui faut toute une série d’autres outils ; et ils ne sont pas gratuits !

    – Père Alexandre, nous sommes les enfants du siècle, et il se trouve que celui qui est en marche ne ressemble plus à celui auquel il a succédé. Regardez, pour ce qui nous concerne ; sans le matériel de débardage, les camions, les tronçonneuses, que ferions-nous ?

    – Mon ami Pierre, le modernisme ne vous rend pas autant de services que tu le prétends. Il vous fait surtout revenir au temps malheureux de l’esclavage. Sans cesse, vous devez vous améliorer, faire du volume, permettre à vos patrons de gagner beaucoup d’argent sur votre labeur. C’est cela, que tu appelles le renouveau ? Regarde, ceux d’aujourd’hui sont tirés par ceux du passé ! Et surtout, ne va pas imaginer que vous pourrez l’oublier. Pendant longtemps encore, vous en aurez besoin.

    – L’idéal serait de les marier. Les modernes et les anciens unis dans un même destin ! Hélas, je crois que ce ne sera qu’un rêve. L’un va désespérément trop vite, tandis que l’autre n’a pas envie d’avancer.

    – Je vais t’expliquer pourquoi notre époque va vous jouer un mauvais tour. Elle est sournoise, ressemble à une dame de la ville trop pommadée. Alors que tu la croises le matin, tu lui souris, et le soir en la voyant, tu soupires. Vous êtes au service du capital, comme me le dit si souvent le fils qui est bien placé pour en parler, puisqu’il travaille à la banque. Elle vous prend votre argent, et non contente de cela, vous fait payer des intérêts dessus quand vous en avez besoin.

    – Dans ces conditions, père Alexandre, il ne nous reste plus qu’à demeurer au lit, et attendre que le jour passe.

    – Quand même pas jusque là. Laisse-moi t’expliquer la chose calmement. Pendant que vous courrez en tous sens, que vous produisez toujours plus, que certains en tombent malades, nous, on avance à notre rythme. Depuis la nuit des temps, il n’a pas varié. Lorsque je laboure, je parle avec mes bêtes. Elles connaissent ma voix, elles obéissent, et quand j’en éprouve le besoin, je les flatte en passant la main sur leur robe. Ils le font, eux, échanger des mots avec les tracteurs ? Ils n’arrivent pas à entretenir les champs en dévers. Un peu partout, j’en découvre à l’abandon. Avec nos attelages, nous travaillons les flancs de la montagne, à notre allure. Ils nous nourrissent toujours. Aujourd’hui, ce qu’ils n’engrangent pas, c’est perdu !

    – Non, ils s’arrangent pour le gagner d’une autre façon. Mais il n’y a pas que l’argent qui est en cause. Il y a aussi que de nos jours les gens peinent moins. Ils peuvent évoluer différemment et souffler quand ils en ont besoin ou simplement envie.

    – Pierre, se reposer nous enlève le goût du travail. Nous sommes faits pour cela. Nous ne sommes pas étrangers aux éléments de la nature. Prend-elle des loisirs, elle ? Depuis toujours, une saison en prépare une autre afin que nous soyons heureux. C’est cela qui est important. Vivre pleinement et en harmonie avec notre environnement. Si l’on oublie le bonheur en chemin, mon ami, l’homme court à sa perte. Il est souvent malade, devenant comme un automate. Il cherche les raisons qui l’amènent à ressembler à cet être qu’il découvre dans son miroir qui ne lui renvoie que son portrait, gardant pour lui, les sourires qui pourraient le rendre rayonnant.

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