• LE PÈLERINAGE

    LE PÈLERINAGE– Hé ! Le père, vous voilà bien loin de chez vous ! De quel côté allez-vous, habillé comme si vous vous rendiez aux vêpres ?

    – Je tenais une dernière fois à revenir sur nos terres. Vois-tu, entre elles et moi, ce fut une longue histoire. Oh ! Je ne prétends pas qu’elle s’écrivit qu’avec des mots qui ont révélé qu’entre nous il n’y avait la place que pour les sentiments qui reflètent le bonheur. Non, pour cela elles et moi appartenions bien à la même famille. En moi, rares sont les signes de joie qui ont ourlé mon visage, comme la terre garde en son sein ce qu’elle a de meilleur. L’un et l’autre, à notre manière, nous avons exprimé ce que nous ressentions par nos gestes et nos récoltes. Je la devinais heureuse quand les blés étaient hauts et l’épi chargé. Elle me savait content à l’instant où je la prenais dans la main, la laissant filer entre les doigts, avec des mots qu’elle ne comprenait sans doute pas, mais dont elle se doutait qu’à son endroit, ils ne pouvaient qu’être que de la tendresse.

    – Vous m’inquiétez, à me dire ces choses, père Lixandrou.

    – Je ne vois pas en quoi je puis te faire du souci, mon garçon. Mes paroles seraient-elles dénuées de bon sens ? À moins que tu ne comprennes pas qu’entre nous il y eut une relation telle, que l’on aurait pu dire de nous que nous étions comme un vieux couple ?

    – N’allez pas imaginer de pareilles suppositions. Je vous ai toujours connu raisonnable. Certes, vous ne parliez guère, mais autour de vous, chacun savait le message que vous désiriez faire passer. J’ai encore en mémoire, alors que je n’étais qu’un enfant, que vous aimiez dire « que les mots, comme les choses inutiles, il faut les laisser à la porte de nos demeures ».

    – Tu me forces à sourire, jeune homme. Tu te souviens donc de cela ?

    – Bien sûr ; et pas seulement celles-ci ; rappelez-vous, j’étais sans cesse à fouiner de votre côté, comme si je n’avais pas de chez moi. D’ailleurs, à la maison on m’adressait beaucoup de reproches à ce sujet.

    – Que fais-tu toujours chez le voisin, tandis que le travail te tend les bras à la ferme, me faisait remarquer le père.

    – Il ne pouvait pas comprendre que ce que j’aimais, ici, c’était la sérénité qui y régnait. Ne me demandez pas pourquoi, je ne saurais pas l’expliquer. Chez vous, rien ne paraissait compliqué. S’il y a un problème, me disiez-vous, c’est qu’il y a caché dans son ombre, plusieurs solutions. À toi de les trouver. Si tu n’y parviens pas, il te reste à les inventer.

    – Oui, je me souviens. Je disais cela, mais je n’étais pas certain que ce fut la vérité. Tu sais, au cours de la vie, nous entendons beaucoup de choses, et parfois il est bon de ne pas leur accorder plus d’importance qu’elles n’en ont réellement.

    – Cela ne fait rien ; je vous ai écouté et j’ai retenu vos leçons. À ce point, qu’aujourd’hui, je ne fais rien qui n’ait pas pris son modèle chez vous. Je me dis que si vous êtes parvenu jusqu’ici, ce n’est pas par hasard.

    – Tu es un flatteur, mon ami. Cependant, j’accepte tes remarques, car elles me montrent que je n’ai pas traversé le temps sans avoir laissé la moindre trace.

    – À propos d’empreintes, je constate que vos sabots en font de profondes, en ce jour. Êtes-vous certain qu’il soit raisonnable que vous alliez si loin ? Je vois bien que marcher vous cause de la fatigue.

    – Oui, je dois absolument me rendre sur le plateau qui domine la propriété. Je désire emporter ailleurs le souvenir d’une terre bien tenue, généreuse, et prospère. Je sais que ce sera la dernière image qui demeurera au fond des yeux. Alors, je la veux sans reproche.

    – Vous me faites de la peine, père Lixandrou. Pour quelle raison dites-vous cela ? Vous en verrez bien d’autres des scènes de nos campagnes. Bientôt commenceront les moissons, et je suis bien aise que vous prendrez dans le creux de la main ce grain lourd prometteur du meilleur froment !

    – Non, mon garçon. N’en souffle mot à personne, car je ne veux pas que les enfants l’apprennent. Depuis plusieurs soirs, ma pauvre Toinette me rend visite ; chaque nuit elle s’approche toujours plus près de mon lit. J’en déduis qu’elle s’ennuie de moi où elle est et qu’elle vient me chercher.

    – Allons, c’est la fatigue qui vous fait déparler. Vous devriez rebrousser chemin et vous reposer au frais sous votre beau tilleul. Je vous accompagne, si vous le voulez.

    – Tu es gentil, mais comme un pèlerinage, je dois me rendre sur le plateau. Je sais aussi que le curé ne souffrira pas que je passe par son église. Il m’a toujours dit que j’étais un mécréant, et pour cette raison, quand on m’emportera vers la terre qui conserve les souvenirs à défaut de pouvoir retenir les âmes, il fermera la porte de sa maison. Ne te moque pas, car il n’a pas tort. Lui et moi, nous ne nous sommes jamais entendus ni compris. C’est pourquoi je veux aller sur la propriété, afin d’y faire une dernière prière ; mais des miennes, pas de celles que l’autre corbeau impose.

    – Quelques jours plus tard, dans le cortège qui se dirigeait vers le cimetière, un jeune homme sourit, quand il passa devant « la maison de Dieu ». Comme l’avait deviné Lixandrou, la porte était fermée ; seul le glas annonçait que l’on portait un paysan en terre, celle qu’il avait tant aimée !

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     


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