• LE POIDS DES ANS

    LE POIDS DES ANS– N’allez pas imaginer que lors d’une tempête un parent me lâcha la main, et qu’il fut dans l’obligation de m’abandonner sur la banquise, ou quelque pays oublié de la planète. Au plus loin que remonte ma mémoire, je n’ai jamais connu un autre horizon que celui qui s’offre à mon regard. Il ne vous a pas échappé qu’en principe, je devrai me trouver dans un beau jardin, et qu’il y a, en mon cœur, un lieu secret ; il représente l’image d’une berge d’une rivière paisible, inscrite depuis l’aube du matin qui me vit tendre ma première tige vers le ciel. Je compris que les vents ayant découvert la faiblesse dont j’étais atteint me sculptèrent selon leur humeur du moment, m’interdisant de regarder ailleurs que dans cette direction ou aucune vie semble faire respirer la nature. Toujours le même horizon, de semblables couleurs, qui dessinent des personnages éphémères qui ne viennent jamais jusque sous ma ramure. Ai-je donc l’aspect si rebutant, qu’aucun individu jamais ne trouve un instant pour me réconforter ?

    Il ne se passe pas de saison sans que je produise un effort pour élever vers le firmament de nouvelles tiges. Mais à peine sont-elles sorties de leurs bourgeons, qu’implacables, les vents me les rabattent vers les premiers, me donnant cet air ébouriffé. Un arbre, m’est-il arrivé d’imaginer, doit être élancé, et posséder une allure fière, cherchant très haut la lumière et les caresses du soleil. Hélas ! Je ne m’élèverai jamais, j’en ai acquis l’intime conviction. Le destin voulut que certains sujets payent pour d’autres, leur orgueil et leur arrogance. Vous penserez de moi que je suis résigné, et sans doute fataliste ; mais il n’en est rien, croyez-moi. Seulement, avec l’âge j’ai compris qu’il n’était plus l’heure de me lamenter. Il y a fort longtemps, j’eus l’indiscrétion d’écouter un maître dire à ses élèves au cours d’une sortie où il était question de sciences naturelles, que c’est quand il est jeune qu’il faut tailler un arbre. C’est ce jour, que la honte envahit mes fibres les plus lointaines, jusqu’à l’extrémité de mes radicelles qui se contractèrent si violemment que j’en ressentis la douleur dans tous les rameaux. Un grand frisson parcourut mes feuilles, alors que le vent ne s’était pas levé, cet après-midi-là.

    – Monsieur, entendis-je un enfant, regardez comme cet arbre agite son feuillage. Serait-il donc un tremble, comme ceux qui bordent nos ruisseaux ? Pourtant il n’en a pas l’allure ?

    – Écoutez, répondit l’instituteur. Votre camarade vient de soulever un problème. Quelqu’un peut-il satisfaire sa question ?

    – Pas moi, se risqua un garçon qui possédait une chevelure presque identique à ma ramure. Chez nous, à part les chênes dont je récolte les glands pour confectionner des personnages et des animaux en m’aidant des allumettes, je ne m’intéresse guère aux autres.

    – Moi, renchérit une fille, je sais qu’il fait bon se reposer sous l’ombre bienfaitrice qu’ils dispensent aux heures chaudes de l’été, mais à part cela, j’avoue que je ne comprends rien. Et puis, pour qui est-il si important que nous les appelions par leurs noms ?

    – Puisque je vois, ajouta l’enseignant, que vous ne connaissez pas grand-chose à votre environnement, à compter de ce jour, nous allons créer une nouvelle case à votre esprit. Nous la remplirons chaque jour d’informations en provenance de la nature. En plus des feuilles que nous récolterons, nous collecterons aussi des graines issues de chacun des végétaux de notre région. Nous les sèmerons et les destinerons à un jardin que nous nommerons notre arboretum. Chacun de vous sera chargé d’en dénicher une espèce différente. Quand ils germeront, sur une étiquette nous indiquerons leur nom et le lieu où vous les aurez trouvés. Mais nous ferons comme les scientifiques. Afin que les futurs élèves soient à leur tour éclairés, nous ajouterons à chaque variété, celui qui a rapporté le jeune plant, ainsi vous serez certains, qu’à l’avenir, vous ne serez jamais oublié, car chaque jour, ceux qui passeront en ce jardin découvriront votre patronyme en même temps que celui de l’arbre. Puisque nous sommes à l’extérieur, nous allons procéder à la première récolte pour créer un herbier. Qui se charge de prélever les premières feuilles.

    C’est alors que tous levèrent le doigt, et qu’ils me dérobèrent une grande quantité de ma parure. De la famille des saules auxquels j’appartenais, personne ne le contesta, je devins le seul pleureur et mis à l’écart. Depuis ce jour, tandis que j’aurai pu être fier d’avoir été choisi pour être le premier spécimen à occuper leur fameux catalogue, je sentis sur mes branches, un poids indéfinissable. Certes, les garnements m’avaient bien blessé en arrachant mes feuilles sans délicatesse, mais en mon âme je ressentis ce geste comme si j’allais disparaître à tout jamais et que l’on prélevait sur moi des échantillons de vie pour expliquer plus tard, qu’il existait en ce lieu un arbre sur lequel s’appuyait le temps, et que chaque jour son poids faisait plier ma charpente au point que bientôt, j’allais toucher le sol, au lieu de glorifier le ciel.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4


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