• LE RÊVE DE L’ANGÉLIQUE

     Occupés comme nous le sommes à gérer les innombrables soucis qui meublent notre quotidien, nous n’avons guère le temps de nous imaginer qu’autour de nous, d’autres éléments se laissent parfois bercer par les songes. Et pourtant, votre regard n’a-t-il jamais été attiré par une patte du chat se mettant soudain à accrocher le vide, moment extraordinaire où l’image furtive lui montre qu’il vient d’attraper un oiseau bien imprudent ? De même pour votre compagnon le chien, n’avez-vous jamais surpris ses gémissements durant son sommeil, essayant de vous faire comprendre qu’il craignait que vous l’abandonniez au détour d’un sentier ?

    Mais l’angélique, me direz-vous en me faisant de gros yeux, il ne peut pas rêver !

    Sans doute ne vous est-il jamais arrivé de l’approcher de très près pour ne pas l’avoir deviné. Dans la nature, il n’est pas le seul à se laisser aller à imaginer d’étranges situations. Tous les végétaux sont sensibles aux évènements qui construisent l’univers. Je comprends que cela prête souvent à sourire, mais il semblerait bien que les plantes aient une âme. C’est pour cette raison que certaines frissonnent à l’approche de certains individus mal intentionnés à leurs égards.

    Mais revenons dans notre forêt où le jour a clairement fait savoir ses prétentions. De mince trait argenté reposant sur l’horizon, voilà qu’il se met à rosir de plaisir avant de laisser les premiers rayons du soleil enflammer le ciel. C’est l’heure à laquelle la nature tout entière sort de sa léthargie et où il devient intéressant d’apprécier pleinement ses impressions alors qu’elle étire ses branches et ses rameaux, engourdis de la fraîcheur des ténèbres. Je m’approche avec d’infinies précautions de l’angélique, pour ne pas l’effrayer. Je crois qu’il vient de me signifier que dans un instant il en sera fini de la douceur des songes. Je souris, et collant mon oreille sur son tronc, je devine plus que je les entends, les premières paroles de la journée. Il me murmure :

    — Oserais-je te raconter mes rêves ?

    — Je l’y encourageais.

    — De la haute sylve, je me voyais le sujet le plus grand, le plus puissant. Bien ancré sur mes contreforts, chaque saison je m’élevais toujours plus, défiant l’équilibre naturel, à faire pâlir de jalousie tous les architectes de la terre. D’un bon houppier, je dépassais tous mes congénères. En signe de soumission, ils m’avaient élu roi de la forêt. Je rayonnais sur la canopée, rien ne pouvait m’échapper. Je produisais les fleurs les plus parfumées pour attirer les colibris et les abeilles. Dans ma frondaison, le murmure était permanent et mon précieux nectar se transformait en une généreuse gelée qui nourrissait les couvains des milliers de ruches disposées à ma lisière. Sur mes plus hautes charpentières, la harpie venait se percher pour affirmer sa supériorité tout en confirmant la mienne. Les singes, quant à eux, jouaient à être mes dauphins, sautant d’une branche à l’autre. Les toucans avaient eux aussi élu domicile dans ma ramure et s’étaient nommés les troubadours de l’angélique. Ils remplaçaient les griots pour raconter aux hôtes de la forêt que j’étais le seigneur incontesté.

    Quelle merveilleuse existence qu’était la mienne, proche des cieux, avec de temps en temps la tête dans les nuages pour deviner les pensées du zénith ! Quelle infinie douceur à faire frissonner mon bois lorsque la brume s’enroule autour de moi comme si elle me demandait de la garder prisonnière ! Sous l’emprise de l’ivresse du plaisir à vivre au sommet, il m’arrive parfois d’oublier qu’en bas, profondément enfouies dans un sol nourricier, mes racines assurent le meilleur de ma vie. C’est à elles que je dois d’être envié. Encore elles, que je dois remercier pour chaque jour, s’allonger en tous sens afin de me rendre robuste, prêt à défier les vents. Sans leur savant maillage, sans doute ne serais-je qu’un arbrisseau commun que personne n’aurait remarqué. Je devine que dans la plus grande discrétion, à chaque lune elles lancent plus loin l’une des racines, telle une amarre retenant le navire à son port. Il ne faut pas croire que je n’ai point de regret s’il m’est arrivé bien souvent d’écraser de ma supériorité quelques menues tiges qui ne réclamaient qu’un peu de lumière. Chez nous, comme dans la société des hommes, l’ambition pousse parfois certains individus à commettre des excès. Il est si difficile d’arriver au sommet, que lorsque nous y sommes, soudainement la réalité nous apparaît comme une fiction.

    Cependant, ami qui me fait la gentillesse d’écouter mes songes, pour me faire pardonner ce trop-plein d’orgueil, je permets à l’alizé de disséminer ma descendance aux confins de la forêt afin que le bonheur saute de branche en branche, en laissant une part de félicitée à chacun. Les hommes ont eu la faiblesse de me nommer « Angélique ». Avec un tel patronyme, comment peut-on nourrir de la rancune à mon endroit ? 

     

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