• LE SOLEIL, AMI OU ENNEMI ?

    – Allant par les chemins depuis que mes pas ont appris à les reconnaître, je n’eus de cesse de chercher en eux ce qui m’attirait. Certes, j’étais curieux. Je voulais tout voir, tout connaître, et j’étais déçu lorsque j’avais le sentiment que l’on me dissimulait quelque chose.

    – Tu sauras toujours assez tôt, me disait-on, sans autres informations.

    Dès lors, je n’avais qu’une hâte ; grandir pour aller découvrir ce que cachaient les lendemains, et que l’on tenait secret chez les adultes. Le temps qui ne se pose pas toutes ces questions passa, et après moult réflexions, et de nombreuses années, je compris qu’il était allé trop vite, sans se soucier si je le suivais ou si j’étais loin derrière lui. À son insu, car ne l’interpellant jamais, je me doutais qu’il m’avait toujours précédé, puisque je voyais les arbres prendre de la hauteur et s’orner d’importantes ramures. Ils faisaient de magnifiques parures aux routes que je fréquentais et je m’amusais à enjamber leurs ombres, que je comparais alors aux gués qui nous permettent de traverser les rivières, sauf que dans le cas présent, c’était de l’existence, à laquelle elles faisaient des digues. C’était les heures heureuses de l’insouciance, qui nous dissimule la vérité sur l’humanité. En chaque fleur, il m’était agréable d’imaginer qu’elle servait de château aux princesses. Je me penchais sur leur beauté afin d’en respirer leur parfum, les flattant sur leurs robes aux couleurs délicates et éclatantes. Je me surpris même à jalouser les abeilles et les papillons, les seuls à être autorisé à visiter leur cœur et leur dire des mots d’amour. Toutefois, je prenais un immense plaisir à caresser le velouté des pétales, et recueillir sur le doigt quelques gouttes de nectar abandonné par un insecte trop pressé de courtiser la voisine.

    Puis vint le temps où je devins moi-même un fervent séducteur. Je ne me contentais plus de les approcher et d’effleurer leurs corolles du regard. Il me plut de les récolter pour les offrir à d’autres fleurs qui s’étaient transformées en de belles jeunes filles. Certes, je ne pouvais plus admirer leur cœur, mais j’avais le pouvoir de les écouter battre la chamade quand les émotions les étreignaient. Sans ne les avoir jamais appris, les mots trouvèrent mes lèvres et je les déposais sur celles qui se tendaient afin que j’y transmette ce qui ressemblait à un roman d’amour. Cependant, au fil des jours je dus admettre que souvent l’histoire s’écrit au pluriel, car je l’avoue, il y en eut plusieurs qui fréquentèrent les chemins empruntés. Il est vrai que j’étais particulier. Je nourrissais de pareils sentiments pour les êtres, les animaux et les choses. Je ne pouvais pas concevoir une journée sans que tous ces éléments se retrouvent séparés. Je les désirais autour de moi, comme une cour auprès du roi, ainsi que les nuages nous racontant le vent qui les pousse en fonction de son humeur, dans un ciel qui s’illumine d’astres brillants et scintillants, selon l’heure du jour ou de la nuit.

    Puis, ma route s’allongea. Étrangement, avec elle, les exaltations s’estompèrent et les couleurs perdirent de leurs éclats. C’est là que je compris qu’entre les yeux et l’esprit, il y a une fracture qui s’approfondit avec le temps. Avec l’âge, les analyses s’affinent ou se divisent. Ce qu’il me plaisait d’imaginer que les zones sombres pussent être des gués ou des traverses particulières m’indiquant d’autres directions, se révéla être des barrières. Selon ce que décidait le soleil du jour, ces obstacles se faisaient plus larges ou plus longs. Les rayons se riaient de moi et s’amusaient avec ma mémoire. Ils semblaient me dire que ma vie fut d’ombre et de lumière. Ils me démontraient que toutes les aurores ne furent pas roses, mais le plus souvent cachées dans des brumes persistantes. Les amis fidèles, je pouvais les retrouver en ces végétaux solides qui rafraîchissaient ma route aux heures chaudes des étés. Les traverses noires faisant mine de me faire des crocs-en-jambe, n’étant que les désillusions qui s’efforçaient d’imiter le revers de la médaille. À mesure que j’avançais, les silhouettes allongées souriaient sur mon passage et se rapprochaient dangereusement, comme si elles désiraient faire du jour des ténèbres perpétuelles.

    Mais les déceptions me connaissaient mal. En effet, sur mon parcours, je me servais de mes faiblesses pour les transformer en victoires, car au fond de moi, il y eut toujours cette rage de vivre, quel que soit l’obstacle qui se présente. Certes, mes forces diminuaient, mais la ruse les remplaçait, confirmant qu’à toute époque de l’existence il existe bien un lien solide entre le vouloir et le pouvoir.

    C’est alors que je décidais de contrer les éléments. Le soleil me montrait mon déclin ? Qu’à cela ne tienne. Pour lui tenir tête et lui prouver sa fragilité, je lui fis comprendre qu’à travers ses jeux de lumière il se divisait, et que mille rayons ne seront pas plus meurtriers que s’ils n’étaient que quelques-uns. Ainsi, continuant mon chemin, j’ai atteint la clairière de la forêt où je connais un automne merveilleux.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1 


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