• LE SOLEIL ÉGARÉ

    – Je suis d’un caractère optimiste, c’est-à-dire que j’estime que rien ne peut plus aller plus mal que cette première dizaine du nouveau siècle. Oui, je pense que ma réflexion a de quoi surprendre. Cependant, quand autour de nous plus rien ne s’améliore, qu’il vous semble que notre marche en avant a tendance à s’enrayer et que le tunnel s’allonge de jour en jour pour nous cacher le bout par lequel nous devrions découvrir la lumière, malgré moi, en mon esprit, le doute s’installe. Cette matinée, dis-je, apporta (sans jeu de mots, puisque le ciel déverse sur la forêt, tout ce qui lui reste d’averses tropicales), de l’eau à mon moulin.

    D’abord, je crus que le jour refusait de se lever. Ne soyez pas surpris, car cela lui arrive quelquefois. J’imaginais qu’il était retenu prisonnier par les racines aériennes de la mangrove qui borde le continent, où, à la défaveur d’une brume trop épaisse, il s’était échoué. C’est que la traversée de l’océan est longue et incertaine, alors que la lumière demeure emmitouflée dans les nuages venus de pays lointains. Ils ont souvent la mauvaise habitude de s’empiler les uns au-dessus des autres, faisant une couette digne des meilleures que les montagnards n’ont encore jamais réalisées. Certes, il n’en est pas à sa première aurore, me direz-vous, mais pour éviter une monotonie qui aurait pour conséquence de blaser les inconditionnels des aubes, chacune d’elle est différente, faisant que la petite dernière ne fait que découvrir les obstacles qu’elle devra vaincre pour s’affirmer au regard des éléments, et s’imposer face à la toute-puissance du ciel. Au fur et à mesure que le temps s’écoule, sur la palette qui ne la quitte jamais, elle doit choisir les nuances qui vont l’accompagner, et les modifier dès qu’elle s’aperçoit que les peintres cherchent à les reproduire. Puis, la tasse de café à la main, je vais sur la terrasse orientée vers l’Est, où j’ai coutume d’assister au lever du roi Soleil. Mais je dus me rendre à l’évidence. Le Sir ne serait pas à l’heure souhaitée, il était probablement englué dans les échasses des palétuviers. Il devait donc attendre que la mer, retirée sur les rivages d’un autre continent, consente à revenir, afin d’élever son niveau, et ainsi libérer les rayons pris au piège.

    Mais contrairement à ce que nous imaginons, dans la nature, rien n’est simple. Chaque instant est un combat, un véritable défi à relever pour sa survie. Il n’est pas un moment de répit durant lequel elle pourrait songer à autre chose qu’à sa manière d’être. Pour continuer d’exister, elle doit sans cesse créer, se renouveler, ajouter de la couleur, des saveurs, des fragrances, et surtout de la douceur pour plaire à ceux qui chaque jour, la prient et la remercient.

    Toujours est-il, qu’en cette matinée, alors que la déception faisait son chemin en mon esprit, soudain, le miracle s’accomplit. Une fracture se fit dans le ciel. Oh ! Elle était à peine apparente, et il me fallut le fixer pour comprendre qu’il s’agissait bien d’une fissure par laquelle, à n’en plus douter, la clarté enfin s’introduirait. En effet, je ne fus pas long à deviner qu’une force invisible repoussait, non sans mal, la masse nuageuse pourfendue, de part et d’autre d’un rai de lumière. Celui-ci se mit en travers, tel un humain qui tenterait de séparer deux entités, s’aidant de ses jambes et de ses bras. La lutte fut intense aucune des deux parties en présence ne voulant céder. Tantôt, la fracture s’élargissait, tantôt elle se rétrécissait. On pouvait imaginer que deux colosses s’affrontaient, et qu’il ne pouvait y avoir qu’un vainqueur. Il me sembla que j’assistais à une des rencontres d’un autre temps alors que, dans l’arène, les gladiateurs se mesuraient avant de se livrer combat.

    Cependant, sous mes yeux ébahis, une victoire se dessinait. La cassure était maintenant trop large pour qu’elle espère à un revirement de situation. La porte du ciel était devenue grande ouverte, et la lumière pouvait enfin s’y engouffrer sans plus attendre. Absorbé par l’émerveillement de ce qui se déroulait, je ne fis pas attention qu’un nouveau fait s’ajoutait au tableau du spectacle qui m’était offert. C’est en levant les yeux que je découvris que si notre monde ne tournait pas rond, sans aucun doute possible, je venais d’en connaître l’une des raisons. D’ordinaire, à cet instant précis de la journée, le soleil me regarde en face. Oh ! Je vous rassure, pas avec l’intention de nous mesurer. Non, devant lui, en signe de soumission, j’ai toujours pris soin de ne pas le provoquer. Mais là, je ne pouvais plus douter. L’astre brillant était à ce point égaré, qu’il était comme les ressortissants de la planète ; il cherchait le ciel ! J’en déduis donc que s’il en est arrivé à cet extrême, c’est à force de nous regarder évoluer, nous qui ne savons plus marcher droit, et qui avons perdu la notion du temps. Alors dans un élan de solidarité, je lui adressais quelques mots de réconfort. Encore un effort, merveilleux roi d’entre tous. Maintenant que tu éclaires ton chemin, suis-le. Le ciel n’est plus qu’à quelques rayons !

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     


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