• LE TAXI DU TEMPS

    LE TAXI DU TEMPS— Je vois bien que vous me regardez avec un petit sourire qui en cache plus qu’il veut laisser paraître. Certains penseront au bon vieux temps sur ce lointain continent par-delà les mers océanes où, des campagnes, ils venaient vers les villes dans de tels attelages.

    Vous savez, par chez nous au soleil, pour nous rendre d’un point à un autre du village ou honorer par notre présence des  frères et sœurs résidant au bourg voisin, mon taxi est bien suffisant. Il est même idéal, car il nous laisse le temps d’apercevoir ceux qui ont de l’amitié pour nous. En leur compagnie, nous allons vers les places où l’on frappe le tambour, répondre à un geste de sympathie, et sourire à celui qui vous reconnaît. Bien sûr que nous n’allons pas à vive allure, mais pour être accueillis par une mauvaise nouvelle, est-il nécessaire de faire lever la poussière derrière soi ? Nous partons du principe que la précipitation doit être réservée à ceux qui s’entêtent à vouloir dépasser le temps.

    Mais je vous rassure ; dans l’existence, tout ce que l’on prétend être d’une extrême priorité est une chose relative. Nul ne peut espérer traverser les jours plus vite que leur lumière ne l’autorise. Rappelez-vous les heures heureuses, alors que rien d’important ne nous pressait. N’étiez-vous pas satisfaits de vous avancer sur le balcon du monde où, appuyés à la beauté de la vie, vous vous enivriez de l’air pur dans lequel flottaient les parfums des aurores ?

    Et puis entre nous ; n’était-il pas prétentieux de vouloir aller plus vite que n’importe qui, ou mépriser les événements ? Ne sommes-nous pas arrivés au même point de rendez-vous, mais pour nous sans angoisse ni frayeur ? Car, je le devine ; devant le gouffre de nos lendemains, vous êtes essoufflés et j’en vois quelques-uns qui  commencent à se retourner, hésitant à faire quelques pas en arrière. Si d’aventure vous les faisiez, n’allez pas croire que cela serait une offense à la vie. Au contraire, elle aussi aime à regarder les hommes qui la traversent et reconnaître en silence ceux qui partent pour construire les jours, patiemment, comme on élève un monument à la gloire des plus grands architectes.

    Nos anciens prétendaient que vivre ne voulait pas dire qu’il fallait hypothéquer demain et ceux qui suivront, avant d’avoir vu le soir éteindre le jour présent. L’essentiel tient en quelques mots. Pénétrer le temps sans le défigurer, car nous ne sommes pas les seuls à l’utiliser. Nous avons le devoir de le transmettre intact à nos enfants, après avoir dissimulé de-ci de-là, des messages en forme de recommandations, qu’eux-mêmes redistribueront à leurs descendants. Il est vrai aussi que dans nos pays la misère a de beaux jours devant elle. C’est pourquoi nous aimons mettre en couleurs notre environnement proche et familier. Une sorte d’exorcisme en somme, pour dénoncer les injustices qui nous frappent. Par contre, je vais rentrer de plein — pied dans les soucis qui occupent votre esprit depuis quelques années. Oui, mon taxi est le roi de l’écologie.

    À ce sujet, ne pensez-vous pas que nous sommes les meilleurs élèves de la classe ? Je n’insisterai pas sur le fait que de l’écologie, nous en connaissons un rayon. Il me semble même que nous en faisions sans même le savoir, ne laissant derrière nous qu’un minimum de reliefs. Cependant, avec les changements qui s’annoncent, nous serons en première ligne pour en payer les conséquences.

    La vie est si belle ! Pourquoi la parcourir sans la remarquer ni la contempler ? Chaque aube qui se dessine est une offrande du ciel à notre intention. On ne refuse pas les cadeaux, ce serait faire offense au généreux donateur. Autour de nous, c’est l’univers entier qui ne cesse de nous faire des signes et des présents. Les oiseaux batifolent en faisant des ballets toujours plus étonnants et pour notre plaisir inventent de nouveaux chants qu’il est important d’écouter. Ils ont tous une signification.

    Tenez, c’est comme le vent. On croit souvent qu’il est indifférent tandis qu’il s’époumone à interpréter des musiques métisses dans les ramures. Si nous lui prêtions une oreille attentive, nous comprendrions les messages qu’il veut nous faire connaître. Ne court-il pas autour de la Terre pour y collecter ses informations ? Quant à la lumière, elle n’est jamais aussi belle que lorsqu’elle s’amuse à faire des reflets dans la pluie, lançant par-dessus le monde les plus merveilleuses passerelles multicolores que nous n’avons jamais imaginées.

    Vous le voyez ;  le temps préfère que nous le traversions avec la plus grande sérénité, afin que nous puissions en toute tranquillité, déposer sur le rebord du cœur de ceux qui nous apprécient, l’amitié indispensable qui se transforme immédiatement en un mets délicieux que chacun dégustera sans modération.

     

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