• LE TEMPS DES FENAISONS. 1/3

    LE TEMPS DES FENAISONS. 1/3

     LE TEMPS DES FENAISONS. 1/3

     

    — Il est vrai que je ne suis pas centenaire, en conséquence, j’ai donc encore une chance de découvrir un beau matin mes concitoyens les hommes, au moins une fois heureux dans leur vie. Quand on a la faiblesse de les écouter, ils essaient de nous persuader que rien n’est jamais comme ils le désirent ni que les évènements arrivent au moment opportun. La pluie oublie de tomber alors qu’on la prie d’y aller de son petit coup de main ; le soleil est toujours trop fort ou en retard de presque toute une saison et la neige trop abondante ou au contraire, insuffisante.

    Riche de tous ces enseignements, le temps a donc décidé de n’en faire qu’à sa tête ; ainsi, dans le nombre des habitants de la terre, il pense qu’il y en aura de toute façon quelques-uns d’heureux, ceux justement qui n’ont pas l’habitude de demander quoi que ce soit, conscients qu’ils sont que l’on ne peut rien exiger de plus que l’on ne mérite. Cette année-là, je ne vous cache pas qu’elle est loin dans mes souvenirs bien qu’elle ne soit pas encore au dernier rang, j’entends toujours comme si cela était hier ceux de la ferme se plaindre que l’hiver avait été plus long que de coutume. Pourtant, il ne me semblait pas que ce fut le cas, les premières neiges étant tombées comme d’habitude à la Saint Michel, histoire de préparer bêtes et gens aux rigueurs saisonnières, avant de fondre pour revenir définitivement au début novembre, et rendre la montagne aux rayons du soleil que vers la fin avril de l’année suivante. C’était, disaient les vieux, le temps nécessaire aux blés pour qu’ils se fortifient sous la couche d’une couleur ressemblant à la pureté, à l’abri des plus fortes gelées.

    Que la nature était belle sous cette neige étincelante, cachant à la vue de l’humanité toutes les imperfections oubliées au cours de la création de la Terre !

    Aux heures chaudes de la journée, elle confie au soleil le soin d’attendrir une partie de l’épais manteau blanc, pour le givrer à nouveau, dès que l’astre a détourné ses rayons des montagnes, laissant derrière lui de longs fils d’argent translucides, avec à chaque extrémité, une perle magnifique, se retenant de toutes ses forces au rameau qui lui prête assistance, dans un élan de complicité.

    La nature semble encore plus lumineuse sous le regard ébahi des hommes trépignant d’impatience en scrutant avec insistance vers le ciel, à la recherche du premier signe envoyé par le renouveau. Mais le temps prend le sien ; il sait pertinemment qu’il lui faudra rattraper son retard sur la plaine et pour ce faire, qu’il devra mettre les bouchées doubles afin que les bourgeons qui se gonflent finissent par éclore dans un ensemble presque parfait comme si tous les végétaux partaient dans un immense éclat de rire. Le vent tiède tant attendu aura tôt fait d’entraîner à sa suite la couche neigeuse, en permettant à la montagne de découvrir ses trésors.

    Voilà que les semailles d’automne reprennent enfin des couleurs ; l’herbe des prés reverdit et se redresse comme si elle entamait une course folle vers le ciel.

    Partout, les fleurs posent leurs élégantes tenues ainsi que leurs parfums au long des chemins. Dans les chaumières, on a oublié les angoisses et les questionnements inutiles ; les bêtes retrouvent les pâturages tandis que les attelages sont parés pour ouvrir les sillons de printemps. Pas de doute, la lutte contre le temps est engagée, le monde est décidé à ne pas le laisser s’enfuir trop loin ni trop vite. Les abeilles sont sorties des ruches et bourdonnent si fort qu’on a le sentiment que c’est la montagne tout entière qui fait entendre son contentement. À la ferme, on maugrée bien un peu en prétextant que l’on ne pouvait pas être partout à fois en maudissant ceux des plus jeunes qui étaient partis tenter leur chance dans les villes. Mais au fond de chacun, on savait très bien que l’exploitation était trop petite pour nourrir la nombreuse famille. Cependant, on continuait de crier que c’était un comble d’employer des journaliers alors que les enfants se dandinaient dans les coulisses des grandes cités urbaines, à apprendre les mauvaises manières.

    Malgré les plaintes des uns et des autres, le travail avançait et les labours de printemps arrivaient à leur terme finissant d’arracher la terre grasse d’un sol heureux d’être enfin tiré de son long sommeil. Les semailles avaient succédé aux façons aratoires, tandis que les beaux jours faisaient chanter la nature. (À suivre)

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