• LE TEMPS DES FENAISONS. 2/3

    — Dans la plaine, l’école avait à peine fermé ses portes que ceux de la ville avaient repris le chemin de la ferme. Dans leurs bagages, ils semblaient avoir apporté le bonheur, car les rires montaient et se répandaient de toutes parts. La table devenue trop grande après leur départ avait retrouvé ses airs d’antan, alors qu’une nombreuse fratrie se pressait sur son pourtour. Le jour n’avait pas encore fini de s’étirer de son sommeil, qu’une odeur de lard grillé et d’œufs cuits dans la graisse de canard investissait toutes les pièces de l’ancienne bâtisse, certes, mais toujours solide sur ses vieilles pierres disjointes. La famille était réunie et il ne fallait qu’un instant passé à les écouter pour croire qu’elle ne s’était jamais disloquée. Les automatismes étaient revenus sans qu’il fût besoin de réfléchir de longs moments. La montagne dans son flamboyant lever de soleil participait à la joie des retrouvailles ; c’était tout juste si l’on prenait conscience de l’absence du père, car malgré son départ pour un monde où les fenaisons avaient laissé un parfum éternel, son assiette n’était jamais oubliée et surtout, nul n’aurait songé à occuper sa place. Sans dire un mot, les convives regardaient sans se concerter vers l’endroit où le chef de famille ouvrait son couteau de poche pour signifier le début du repas qui prenait fin lorsqu’on entendait la lame se refermer bruyamment dans le manche.

    La veille, on avait distribué les tâches, martelé les faux et passé les pierres afin de rendre le fil le plus tranchant possible. Pour l’occasion, l’aîné était redescendu des alpages où il était le pâtre des troupeaux venus de toute la vallée et personne n’avait songé à le contredire lorsqu’il décida que c’était lui qui ferait l’entame des parcelles. N’était-ce pas le travail qui revenait d’autorité au chef de famille ?

    Les garçons gagnaient les prés dans une humeur joyeuse. Chacun y allait de ses souvenirs, en rajoutant quelques images, afin que les rires durassent plus longtemps. À la ferme, les filles soulageaient la mère en faisant ses tâches habituelles. La cuisine et les bons petits plats dont la saveur n’avait jamais quitté les palais des uns et des autres lui étaient réservés. Ensemble, elles iraient rejoindre les hommes aux heures chaudes pour aérer les graminées déjà couchées.

    Dans un mouvement ample jamais oublié, elles soulevaient du bout des dents de la fourche l’herbe tiède étalée devant elles et la faisaient virevolter dans les airs pour qu’elle prenne elle aussi sa part de bonheur, avant de la passer sur le côté opposé, formant un andain qui faisait le tour des parcelles en l’offrant aux rayons du soleil. Pendant ce temps, à grand renfort de rires et de quolibets égrenés par les hommes, les faux, dans un geste de métronome ne s’arrêtaient que le temps d’affiner soigneusement le fil afin qu’elles mordent franchement les hautes graminées grasses et généreuses, dans lesquelles quelques fleurs mettaient des taches de couleurs, faisant que la fête soit complète. Les appels et les cris de joie cascadaient dans la montagne qui affichait son bonheur. Le soleil qui donnait toujours l’impression d’être pressé de passer d’un versant à l’autre pour une fois s’attardait sur l’herbe gisant sur le pré, abandonnant son humidité tandis que son teint brunissait. Alors qu’elle était encore chaude, elle serait mise en meule avant le soir, afin de la protéger d’une éventuelle averse nocturne. Le lendemain, dès les premiers rayons revenus, elle serait à nouveau aérée et laissée aux caresses du vent tiède.

    Elle commençait à dégager une odeur qu’aucun nez ne peut oublier s’il eut le bonheur de participer aux fenaisons. Le parfum d’herbe sèche est unique et lorsqu’il s’envole vers les sommets, ceux-ci se désolent qu’en leurs flancs, jamais une pareille volupté ne les pare.

    Dans un chuintement à peine perceptible, les faux partaient de la droite et rejoignaient la gauche, emportant avec elles une botte presque parfaite. Les hommes semblaient presque danser sur un pied puis l’autre d’un bout du pré à son extrémité, où les attendaient les gourdes en peau de chèvre. Juste le temps de rincer les gosiers asséchés, et les gestes reprenaient. (À suivre)

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