• LE TEMPS DES FENAISONS. 3/3

    — La coupe était maintenant terminée. Les prairies semblaient avoir revêtu un habit au teint particulier. Hommes et femmes tournaient et retournaient encore cette herbe qui devenait de plus en plus craquante au fur et à mesure qu’elle séchait. À peine était-elle posée sur le sol rasé, qu’un geste expert s’empressait de l’envoyer dans les airs où elle finissait de gonfler et d’évacuer la dernière humidité. On pouvait croire alors que c’était autant de têtes dorées dont le vent se plaisait à passer la main dans ces blondes chevelures.

    Puis le moment vint où l’herbe répandue de tous côtés fut réunie en bottes régulières. Elles ne devaient pas être trop lourdes ni trop légères, afin de pouvoir valser d’une fourche à sa voisine. Les attelages de bœufs avaient troqué les charrues et les tombereaux contre de larges et hautes charrettes, aux ridelles démesurément élevées. Le convoi s’était ébranlé de la cour de ferme et patientait à l’ombre des hêtres qui bordaient les parcelles. Le précieux chargement terminé, un second train attelé se rapprochait des bottes soigneusement alignées et allait d’une meule à une autre pour que le trésor offert par dame nature s’entasse dans de grandes précautions, sous l’œil vigilant de l’aîné qui était intransigeant quant à l’organisation du travail. C’est un boulot de spécialiste ; criait-il à tout moment, lorsqu’une fourchée débordait ou qu’elle rejoignait le sol, comme si elle voulait lui exprimer sa tristesse de le quitter. Avec toujours la même quiétude, les bêtes avançaient au commandement du bouvier qui pour la circonstance n’élevait jamais la voix. Il est vrai que les uns et les autres étaient rompus à la tâche depuis tant d’années, qu’ils auraient pu l’exécuter les yeux fermés. Mais prenez garde, ne cessait de répéter le pâtre, qui avait pris la place du père ; n’allez surtout pas imaginer que cela puisse être le fruit de la routine. Dans notre métier qui s’apparente plus à de l’art qu’à un travail quelconque, rien ne saurait être laissé aux bons soins du hasard. N’allez pas croire que les charrettes et autres tombereaux roulent leur vie durant sans qu’il y soit porté quelque intention. Régulièrement, les moyeux sont visités et graissés, chaque rayon estimé et sondé. Les jantes sont fréquemment frappées à l’aide du marteau pour déceler la moindre faille. Une cheville ou la patte le reliant au reste de l’assemblage pouvant offrir des faiblesses. Quand le matériel voyage des heures et des années sur les chemins pierreux de nos montagnes, les cerclages qui font office de bandages doivent être remplacés. Ce n’est plus une simple tâche. Il est fait appel au charron qui se déplace avec son équipe. Cinq ou six ouvriers ne sont pas de trop pour effectuer le travail qui après plusieurs heures se transforme en un merveilleux chef d’œuvre.

    Il avait raison, le bougre d’homme toujours bougon, mal rasé, mais si proche de la terre qu’on les savait indissociables comme les doigts de la main. Trop de gens s’imaginent qu’être paysan c’est tout juste pouvoir garder quelques vaches, sommeillant à l’ombre des bosquets. Non, les amis, expliquait-il à qui voulait bien l’écouter.

    – Nous ne sommes rien d’autre que les parents de la nature et nous devons être à son chevet et exécuter ses désirs ou ses besoins comme une mère est au service de son enfant.

    – Chacun savait comment finissaient ses éternelles conversations ; dans une grande et sincère rigolade ; il serait demandé à l’aîné de cesser de répéter sans cesse la même chose tels les vieux ratiocineurs et d’accélérer le chargement des charrettes qui prenaient déjà la direction de la ferme. Brinquebalantes et penchant dangereusement dans les ornières, on craignait toujours de voir le précieux trésor partir à la renverse. Les branches basses des arbres bordant les chemins volaient leur part de bonheur en arrachant quelques herbes et les laissaient pendre telles des guirlandes à l’extrémité des rameaux, comme pour signifier qu’en montagne, la fête était quotidienne.

    Mais ce jour-là, de retournement il n’en fut rien, et abandonnant derrière lui un parfum qui restait prisonnier des houppiers, au pas lent, mais calculé des bœufs, les charrettes venaient se ranger le long des fenils et des granges. Sans même avoir pris le temps de se restaurer, les fourchées rejoignaient les précédentes et aucun recoin n’était oublié. On savait la mauvaise saison longue et il ne devait jamais manquer la ration journalière aux animaux qui s’ennuyaient durant cette trêve hivernale.

    Ainsi en était-il des fenaisons sur les flancs des montagnes heureuses d’avoir retrouvé des airs de jeunesse, écoutant les refrains des hommes et des femmes qui semblaient ne jamais pouvoir s’arrêter de chanter leur bonheur d’être à nouveau ensemble, sous le ciel complice de leur satisfaction. On aurait cru soudain revivre le temps passé qui avait vu tous les enfants courir et s’interpeller d’un sentier à un autre, d’un champ à son voisin, à la recherche des souvenirs dissimulés sous les couverts des hautes futaies.

                                                         FIN

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