• LE VIEIL HOMME ET LES OISEAUX

    — La journée avait paru plus longue et plus lourde à supporter sur les vieilles épaules de l’homme que les jours précédents. Je sais bien que je ne suis plus de première jeunesse, dit-il, mais celle-ci me coûte davantage d’énergie à traverser que les anciennes. On dirait que l’air se raréfie au fur et à mesure que le jour s’épuise, comme si la fin du monde allait nous tomber dessus en même temps que les ténèbres. Le vieil homme regarda un instant vers le firmament et ce qu’il y vit lui tira un hochement de tête qui pouvait vouloir dire beaucoup plus qu’il y paraissait. Le zénith était encombré par des nuages particuliers. Ils semblaient remplir tout l’espace et ils fendaient l’azur comme on écorche une couche de plâtre encore frais. C’était des oiseaux qui s’enfuyaient comme s’ils avaient pressenti un danger imminent et ils barraient le ciel incendié que le soir ne parvenait pas à dissoudre. Serait-ce donc la fin du monde que d’aucuns nous annoncent depuis si longtemps ? L’homme se demanda soudain si l’heure du repentir était arrivée. Malgré lui, il sourit en se flagellant mentalement. Fallait-il que je fusse bien naïf pour imaginer, ne serait-ce qu’un instant que ce que j’avais construit tout au long de la vie serait éternel ? Il est vrai que l’on pardonne rarement à celui qui ambitionne son environnement trop beau et trop grand.

    Certes, il avait été un rebelle, une espèce nouvelle d’insoumis à l’esprit toujours prompt à critiquer, mais n’ayant jamais porté atteinte à l’intégrité de quiconque.

    Il avait aimé son pays avec passion. Il en avait apprécié la langue, qui possède un mot particulier pour expliquer chacune des émotions et qui chantent et qui dansent dès que l’on parle de ceux de l’amour.

    La culture et ses traditions venues depuis la nuit des temps ne l’avaient jamais laissé indifférent. Avec ferveur, il avait admiré les plaines, au fond desquelles musardent les fleuves et les rivières. Elles avaient pris naissance dans l’âme même de ce pays, y puisant ses bienfaits pour les acheminer jusqu’aux pieds des hommes, permettant au soleil de les traverser  pour qu’ils les réchauffent et les colorent d’arc en ciel à chaque cascade. Les collines, il les comparait souvent à des seins de femmes qui dressaient leurs sommets vers un firmament rougissant de plaisir. Il avait respecté les gens, car en chacun d’eux sommeillait un caractère différent, créant ainsi une richesse variée et infinie. Avec leurs particularités, ils ressemblaient à autant de surprises qu’une main inconnue aurait déposé chaque nuit dans l’intimité des ténèbres. Il éprouvait une certaine fierté d’avoir partagé le destin de beaucoup d’entre eux, d’avoir marché à la rencontre de certains autres, d’avoir ri et chanté en leur compagnie autour de tables généreuses. Parce que, se disait-il, la vie c’est la somme de tous ces moments merveilleux que l’on doit à ceux envers qui nous avons des sentiments, que nous ne pouvons avoir de remords ; seulement des regrets de n’avoir jamais suffisamment tendu la main et distribué des sourires afin de dissiper les souffrances sournoises qui résident en chacun de nous.

    Regardant à nouveau vers le ciel, à la vue de tous ces oiseaux qui s’enfuyaient, il se demanda encore s’il fallait y voir le présage que le voyage touchait à sa fin. Qu’importe ? se dit-il. La vie fut exaltante, riche, même si elle fut épuisante pour qui voulut en vivre tous les instants comme s’ils avaient été les derniers ! On pourra bien me montrer du doigt en prétendant que j’ai construit mon bonheur à ma façon plutôt que celle du plus grand nombre, et parfois m’envier parce que j’aurai inventé des fragrances nouvelles qui ne supportent pas de noms de fleurs.

    Les jaloux pourront dire que je me suis endormi dans les bras de la félicité, sur une couche recouverte de pétales parfumés et aussi me reprocher d’avoir égoïstement accaparé les heures douces de l’existence.

    Au moins ne pourra-t-on pas dire que j’ai oublié de vivre intensément. Oui, je m’accuse d’avoir vécu et à l’heure où la récompense s’épuise, mon seul regret sera celui de n’avoir jamais connu plus grand bonheur encore. Il y avait tant de promesses dans le ciel de chaque aurore, tant de fleurs dans les prairies, tant de sourires accrochés aux lèvres des femmes, tant de cœurs à conquérir !

    Observant une dernière fois les oiseaux, il se dit que finalement, c’était bien dans l’ordre des choses que de partir découvrir d’autres rivages. Il y était bien allé lui et le monde ne s’était pas arrêté de tourner pour autant !

    Amazone. Solitude Copyright 00061340-1

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :