• LE VIEUX COUPLE

    – Ils n’allaient pas, flânant par les sentiers, ils avaient choisi, au contraire, de leur dédier leur vie. Jusqu’à cette dernière saison rigoureuse, le temps leur avait donné raison. Il leur avait dit que pour traverser les ans et même les siècles, rien ne pouvait remplacer un parfait ancrage, assurant un équilibre sans faille, ne craignant ni tempêtes ni ouragans. Mais pour être fort, comprirent-ils depuis le premier jour où une main aussi douce que la voix qui leur murmura quelques mots les avait plantés en ce lieu, il est impératif que nous soyons deux. Oui, au contraire de ce qui se produit à la surface de la Terre, où chacun veut conquérir le territoire de son voisin, nous, nous préférons emmêler nos racines afin de les conforter. Combien de fois, l’un n’avait-il pas dit à l’autre :

    – Accroche-toi au sol, de toutes tes forces, et fais en sorte que tes branches deviennent plus souples pour qu’elles ne se brisent pas dans la tourmente, et ne crains pas de passer ta ramure dans la mienne, afin que nous soyons deux à lutter.

    – Ainsi enlacés, oserai-je dire, sans toutefois se montrer provoquant en vers le temps, ils le traversèrent sans lui laisser trop d’énergie. Certes, parfois, ils lui abandonnaient quelques lambeaux, négligemment déposés à leur pied. Cependant, à ce qui ressemblait à un renoncement ou une victoire des éléments sur la chose, ils étaient fiers de détenir un secret que nul être vivant ne pouvait imaginer. Alors que tous se désolaient en constatant que leurs amis avaient perdu un ou plusieurs membres, eux, sous l’écorce, se gaussaient.

    – Qu’est-ce qu’ils sont ignares, s’exclamaient-ils ! Ils devraient savoir, depuis le temps qu’ils passent à nous observer, que pour faire du bois neuf, nous devons lui en céder du plus ancien ! Ce ne sont pas les quelques déchets qu’ils déposent près de nous et quelquefois contre notre tronc en passant, qui suffiraient à contribuer à notre épanouissement !

    – Mon ami, dit l’un, je ne puis que t’approuver, mais cette année, plus que toutes celles qui se sont écoulées, je trouve que nous avons quand même perdu beaucoup de notre superbe. Au cœur de cette saison qui souffle le froid et le chaud, j’en suis à me demander si oui ou non, nous retrouverons la verte feuille. Déjà que les précédentes se sont envolées précocement, je ne me verrais pas affronter une nouvelle page de notre histoire avec mes rameaux échevelés ! Et puis, sans elle, que deviendrions-nous ? Il resterait plus que la hache du bûcheron. Tu sais, je surprends bien son manège, chaque matin, tandis qu’il conduit les vaches à la pâture. Il ne manque jamais de passer la main sur notre écorce, à la manière d’estimer l’une de ses bêtes, en caressant sa croupe en se demandant combien elle lui rapportera s’il la cède au boucher.

    – Sauf que nous, notre bois, il ne le vendra pas, lui répondit son voisin. Nous aurons le triste privilège d’animer l’âtre devant lequel il tend ses pieds pour les réchauffer, ou plus certainement pour y lécher les derrières de marmites et autres chaudrons, dans lesquels mijotent leurs aliments, et ceux de leurs bêtes. Toutefois, je tiens à te rassurer. Ce moment n’est pas encore arrivé.

    – Comment peux-tu en être sûr ? Tu sais, les gens sont étranges. Parfois, ils vantent ta frondaison et le lendemain, ils estiment à combien de mètres cubes se monte ton bois !

    – J’en ai connaissance, te dis-je, car l’homme qui se permet de te caresser les flancs en passant n’a pas de mauvaises intentions.

    – Encore une affirmation que je ne me risque pas à approuver. Sauf si tu m’en donnes la raison.

    – Tout à l’heure, tu me parlais de tes rameaux échevelés. En toute sincérité, je préfère qu’il en soit ainsi plutôt que le voir écervelé. Bien que par moment tes oublis me troublent. Ne te souviens-tu donc pas que c’est l’un de ses aïeux qui nous mit en terre ici, un matin d’automne ?

    – Oh ! Tout cela est si loin, mon ami, que je ne produis pas d’effort pour réveiller ma mémoire. Tu sais autre chose, à ce sujet ?

    – Oui, le père du jeune qui fit les trous de plantation lui rappelait « qu’à la sainte Catherine, tout arbre prend racine » ! Et quelque chose de plus beau encore.

    – Dis-moi vite ce qui a marqué tes souvenirs à ce point pour que subitement, cela remonte à la surface !

    – Tiens, ta curiosité me laisse croire que tu t’intéresses soudain à l’existence, et tu m’en vois ravi. Bien, je ne vais pas te faire languir. Pour les gens de la ferme, nous comptons beaucoup dans leur vie. Quand leurs parents les ont quittés, dans l’héritage, ils nous ont compris. C’est pour cela que chaque matin l’un d’eux passe sa main sur notre tronc. C’est comme s’il saluait ses ancêtres, contrairement à ce que tu imaginais. Il leur dit merci et bonjour.

    – Sans doute as-tu raison, je n’en sais rien. Mais si tu le prétends…

    – Le plus beau, ce fameux matin, le père avait martelé cette phrase à son fils :

    – jeune, tu plantes un arbre ; vieux, tu te reposes sous son ombre ! N’oublie jamais de le dire à tes enfants, car tant qu’il y en aura, les hommes continueront de vivre.

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