• LE VILLAGE OUBLIÉ

     Il est étrange comme les hommes et leurs villages ne se ressemblent pas, contrairement à ce que l’on s’imagine, alors qu’en culottes courtes, nous allons par leurs rues et la campagne. Notre regard est sincère, quand il nous traduit les images qui défilent chaque jour et qui, peu à peu, prennent le chemin de notre mémoire. Nous sommes persuadés que tout ce qui nous entoure est immense et indestructible. Les couleurs sont vives, même si le ciel est gris, et les habitants sont si étroitement liés aux vieilles pierres qu’il nous semble que les uns sont nés des autres. Les bruits s’incrustent en nous comme les vagues le font sur la plage, à la façon des enfants qui se cachent pour ne pas aller en lieu qui les rebute. Les odeurs tournent plusieurs fois autour du bourg comme pour inscrire dans leurs fragrances l’endroit d’où elles se sont enfuies, à la manière d’un oiseau qui, sachant qu’il reviendra, en son esprit note le moindre détail qui lui définit sa route. Les fumées s’échappant des cheminées s’attendent avant de rejoindre le ciel dans lequel elles se dissipent, emmêlant leurs volutes, afin de ne pas les mélanger avec ceux des villes voisines.

    Les hommes répètent des gestes venus depuis l’aube du premier jour, comme si les siècles les avaient imprimés en eux pour l’éternité, la conduite à tenir de même que la marche à suivre. Nous sommes certains que rien ne pourra changer, que les gens rencontrés sont des immortels résidant dans un village intemporel. Nous les avons découverts un beau matin et nous sommes persuadés qu’au soir nous les retrouverons ; et ainsi, jusqu’à notre dernier jour. Portant, alors qu’aucun détour de sentiers ne nous cache l’horizon, celui-ci exerce sur nous une attirance que nulle force ne pourra repousser. De jeux innocents en plus compliqués, de marelles en escalades d’arbres de toutes variétés, nous vivons le prélude annoncé du. Certes, les anciennes bâtisses sont encore debout, tandis que certaines, lasses de supporter le temps, se laissent incliner, avant de s’écrouler nous faisant entendre la longue agonie des âmes qui les ont occupées au cours des générations. Les rires des aînés se joignent aux pleurs de détresse des bébés ou aux prières des plus vieux, devinant qu’ils traversent leur dernière saison.

    Les culottes courtes ont bien grandi, et sont échangées maintenant par des pantalons de toile bleue ou de velours. Les jeux innocents sont remplacés par les travaux toujours plus pénibles. Les mots trouvent leur sens, les gestes se précisent et les rêves entraînent les jeunes hommes sur des chemins inconnus. Les rencontres s’enchaînent, les promesses s’oublient, les regards ne se cherchent plus, les mains que l’on imaginait soudées à tout jamais se lâchent. Plus de doute, dans l’esprit de chacun se dessine une aventure. De nouveaux personnages apparaissent en faisant de grands signes. Les envies de suivre la vieille locomotive à vapeur se font insistantes. Ce qui semblait exquis, soudain se fait plus fade. Dans l’intimité des pensées, on entend souvent cette recommandation soufflée par une petite voix :

    – Que fais-tu encore ici dans ce village du bout du monde où il ne se passe jamais rien, alors qu’ailleurs s’impatiente une vie faite de charme et de joie ? Qu’attends-tu pour rejoindre ceux qui sont déjà en route ?

    Alors, les uns après les autres, les jeunes se laissent tenter. Les besoins se font plus insistants, ils prennent la taille des désirs, et, étrangement, les conduisent toujours de plus en plus loin. Au début, dans les rues se vidant de ses habitants, montaient les cris de désolations des enfants. Maintenant que ceux-ci ont grandi, c’est autour des parents de ne pouvoir retenir leurs larmes. Leurs bâtons de vieillesses s’en sont allés. Certes, ils ont promis de revenir et même d’écrire ! Mais les serments anciens courent toujours par le bourg avant de s’évanouir à tout jamais, et je crois que les derniers rejoindront les premiers.

    – Je vois bien dans les yeux de mon garçon, disait une dame à une autre, que nos rues ni nos maisons ne l’attirent plus. Ma cuisine lui dérange l’estomac, mais les recettes sont les mêmes depuis celles de la grand-mère. Elles ont nourri nos familles, et lui ont même permis de devenir un homme. J’ignore ce qu’ils ont tous à chercher ailleurs ce qu’ils ont à portée des mains. 

    – Je vais vous expliquer, répondit sa commère. Je crois deviner qu’ils ont honte de pleurer dans le giron des parents. Ils vont au loin pour que nous ne voyions pas leurs larmes. Vous connaissez comme moi, notre vieux docteur. Savez-vous ce qu’il m’a dit, l’autre jour ? Que là où les songes les conduisent, il n’y a que la misère ! Mais nos enfants sont trop fiers pour le reconnaître. Alors, nombreux sont ceux qui vont grossir les rangs des malheureux.

    Mais le bon médecin n’avait dû fréquenter que des régions oubliées comme l’était devenu son village, car de tous les jeunes enfuis, certains trouvèrent le bonheur et l’ont entretenu jusqu’à ce jour.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4

     


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