• LE VOLEUR DE VIES. 2/3

    — Le mal qu’elle avait cru insupportable à cause de sa fulgurance, en vérité n’était rien à côté de ce qui l’attendait. Ce ne fut pas la douleur qui s’installait en elle, mais le fruit dont elle le nomma être celui de Satan. Certes, de l’existence elle n’en connaissait pas encore toutes les énigmes, mais elle n’avait jamais imaginé que l’éclosion d’une fleur se réalise dans autant de souffrances. À travers son immense chagrin, elle devinait à présent qu’au contraire des roses, le mal qui la rongeait  et qui grandissait en elle, ne serait pas éphémère. On dit le bonheur volatil, instable, visitant l’un, puis l’autre. Le malheur, lui, lorsqu’il pénètre un lieu, dès lors qu’il est à sa convenance, il ne le quitte plus. Il s’installe, profite, prend ses aises et repousse tous ceux qui ont l’audace de vouloir le combattre.

    Est-il nécessaire de décrire l’état d’esprit de la jeune fille qui constatait soudain que sa vie, ses projets, ses espérances s’enfuyaient chacun à leur tour, se précipitant dans un gouffre si profond qu’il était parfaitement illusoire de les voir remonter un jour ? C’est que plus on descend dans ce trou, davantage les ténèbres sont épaisses. Le jour disparaît complètement. Il ne subsiste même pas la moindre lueur, pour signifier qu’elle est celle à laquelle on se raccroche. Elle se sentait glisser de jour en jour, et en son âme, aucune lumière, serait-elle une simple poussière d’étoiles qui aurait pu lui murmurer qu’elle n’était pas oubliée, que son ange gardien ne l’abandonnerait pas. Elle désirait crier autant que sa voix lui permettait, pour que ceux du ciel l’entendent. Elle voulait qu’ils sachent que c’était avant que le malheur se présente qu’ils devaient veiller ; pas lorsqu’il quittait la demeure sans prendre la peine de fermer la porte. Elle avait envie de reprocher aussi à Dieu, quel qu’il soit réellement, que lui non plus, n’était jamais là où l’on croyait qu’il soit.  

    Ainsi, jusqu’au jour de la délivrance, mille pensées, toutes plus mauvaises les unes que les autres, l’assaillirent comme une armée investit une forteresse ; fut-elle de réputation imprenable.

    Sa mère lui avait longuement parlé de la joie qu’éprouve une femme à devenir à son tour maman ; de ce qu’elle ressentait quand l’enfant semblait venir au contact des mains caressant le ventre, comme s’il cherchait à être rassuré. Puis, il bouge, montre son caractère, change et trouve une nouvelle place avant d’entamer sa descente vers la lumière. C’est alors que celle qui va donner la vie craint de perdre sa lucidité à cause de l’alliance de la douleur et du bonheur se disputant l’instant. Puis, c’est le cri ! Il s’annonce enfin, il est là, agrandissant le cercle de la famille.  

    Mais la jeune fille qui s’apprêtait à devenir maman n’avait au cours de sa grossesse, jamais éprouvé aucun sentiment qui eut ressemblé à une quelconque tendresse. Le temps que l’enfant passa à se former ne fut que souffrances intenses. Son corps entier n’avait connu aucun repos. Un jour, poussée au désespoir, elle imagina qu’elle pouvait tout aussi bien mettre un terme à cette mauvaise histoire d’en écrire le dernier chapitre.  

    — Quelle importance, se dit-elle ? Que me reste-t-il à découvrir de la vie que l’on me déroba ? Que puis-je attendre des jours qui me feront comprendre en installant l’aube blafarde qu’ils seront toujours les mêmes, comme un vieux film duquel les images seraient disparues ? Elle qui n’était qu’une enfant que l’on disait être la fille de la douceur, elle laissa grandir en elle, en même temps que son bébé, la haine dont elle ignorait qu’elle put être la réalité, tandis qu’elle la pensait rien d’autre qu’une légende. Sa décision était prise. Ce petit ne sera jamais le sien ! Comment pourrait-on s’approprier un être que l’on n’a pas désiré ? Comment pourrai-je avoir de la tendresse pour lui alors que l’amour m’a fui à l’instant où cet étranger fut conçu usurpant sa place ? En tout cas, qu’il ne s’imagine pas qu’il goûtera une goutte du lait de mon sein ! C’est à mon enfant véritable que je le réservais ; pas à celui de l’ignoble personnage qui ne fit que pondre dans le nid des autres et qui s’évanouit dans la nature une fois son méfait accompli. Ce bâtard est le sien. Qu’il vienne donc le chercher s’il en a le courage !  

    Le jour où le nouveau-né parut, ce fut la deuxième existence qui se déroba.  

    Non pas qu’il eut été atteint d’une quelconque maladie, mais parce que tout juste arrivé parmi les hommes, ce sont les incertitudes de la vie qui l’accaparèrent. Je vous rassure ; le bébé ne fut pas abandonné.

    Si les bras de celle qui le porta vinrent à lui manquer, ceux de l’aïeule retrouvèrent leur vigueur et les automatismes d’antan. Tant pis, pensa-t-elle s’il me faut encore attendre pour être une véritable mamie comme disent les enfants modernes. Pour toi, je veux bien être à nouveau une maman Providence.

    D’ailleurs, la femme n’est-elle pas une mère avant tout autre personnage ?

    Elle sait mieux que quiconque ce que représente la vie et parce qu’elle est précieuse, elle n’a pas de prix, sinon celui de l’amour. (À suivre).

    Amazone. Solitude Copyright 00061340-1

     

    Tableau de Louis François Aubry (1767-1851)

     

     


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