• LE VOLEUR DE VIES 3/3

    – Pour l’heure, le pauvre petit enfant, à défaut d’avoir sa véritable mère, autour de lui s’est réuni une grande famille.

     Le regardant avec tendresse, sa seconde nourrice lui dit :

    – Plus tard, à un moment que je choisirai opportun pour te l’avouer, je t’expliquerai pourquoi celle qui te donna le jour est partie vers des pays nouveaux, y abandonner son chagrin ainsi que  ses souffrances, le temps nécessaire à sa reconstruction. Il faudra également que tu saches encore qu’il faut des années pour que la jeune demoiselle devienne une vraie femme et de nombreuses autres avant qu’elle soit à son tour une maman. Reviendra-t-elle un jour ? Sans nul doute, à l’image du saumon qui des saisons après sa  venue au monde remonte le cours de la rivière pour donner naissance à sa descendance.  

    Mais je devine aussi que des questions, il en naîtra au moins une par aurore rosissant. Il faudra que je te révèle avec élégance que tu ne fus pas le fils du désir, mais celui du hasard, un peu comme un oisillon tombé de nid. Je passerai sans doute beaucoup de temps à te raconter les contes qui ont bercé nos enfants. Certains t’aideront à t’endormir, mais il en sera d’autres qui dérangeront tes pensées. Je te dirai que dans la vie des hommes, il y a autant d’immenses forêts que celles des comptines. Si dans ces dernières ce sont certains animaux qui sont à craindre, dans celles qui nous concernent ce sont ceux qui te ressemblent qui se repaissent du sang de leurs victimes. Les hautes sylves des nôtres portent un nom différent de la nôtre. Ce sont des villes, dans lesquelles la quiétude est absente des beaux boulevards. Les méchants ne se cachent pas derrière les troncs d’arbres géants, mais marchent d’un pas tranquille, cherchant les yeux de gens candides, toujours prêts à se laisser piéger par la première toile d’araignée tendue devant eux. Si par chez nous les regards sont francs et pétillants, sous d’autres cieux ils sont baissés ou fuyants, afin que personne n’y lise les tourments du cœur. Serrant délicatement l’enfant dans ses bras, celle dont on ne savait pas encore par quel nom elle l’appellerait, lui murmura sur un ton qui se voulait être celui de la confidence :  

    – Nous ne devrons pas être avares de « je t’aime », et nous « te protégeons », car je devine dès à présent, que tu auras souvent besoin d’être rassuré.

    Un jour, alors que personne ne l’attendra, elle viendra te rejoindre. Ce jour-là, la pendule reprendra son tic tac et les heures essaieront de rattraper les ans perdus.  

    Mais un cœur qui cessa de battre un instant, combien de temps lui faut-il pour retrouver la bonne cadence ? Je l’espère de tout mon cœur ; mais je redoute à la fois, le premier matin où vos regards se croiseront, à la recherche de l’étincelle qui brille dans les yeux de ceux qui découvrent qu’ils s’appartiennent.

    – Mon enfant !  

    Ces deux modestes mots, qu’accompagne l’amour d’une maman, à quel moment de votre nouvelle vie seront-ils prononcés ? Combien vous faudra-t-il de temps pour que les questions qui font saigner les cœurs osent déborder de vos lèvres ?  

    Je sais, pour les avoir déjà entendus, qu’elle me réclamera entre deux lignes d’un courrier écrit à la sauvette, à qui ressemble son fils, alors que toi, petit innocent, tu me demanderas où est ta mère.

     – Quand, viendra-t-elle me chercher ?

    – Que te répondrai-je alors ? Il y aura sans doute de nombreuses fois où je serais tentée par quelques mensonges et autant d’incertitudes avant que je finisse par celui que tu attendras avec impatience ;  demain sera un merveilleux jour. Tu seras plus grand quand une autre question délicate te tourmentera.

    – Que lui dirai-je à l’instant où elle se présentera sur le seuil de notre maison ? Me tendra-t-elle les bras pour que je m’y réfugie ? À travers ses yeux humides du brouillard de ses larmes, me reconnaîtra-t-elle ? Je n’aurai jamais apprécié au lait de son sein, mais j’aurai le privilège de goûter l’amertume de son profond chagrin. Je le ferai, car alors son acidité m’expliquera que c’est la haine qu’il a lavée avant de l’entraîner dehors.  

    L’existence ne devrait jamais ressembler à cette douleur intense qui isole les enfants de leurs parents et qui fait trembler les mains à l’instant où enfin, après une longue séparation, elles se nouent pour ne plus jamais se quitter.  

    Quant au voleur de vies, je vous laisse le soin de choisir, qu’elle peine lui conviendrait, le mieux. Pour ma part, je ne l’imagine pas autrement que maximum, afin qu’en son esprit elle fasse comme un immense trou noir dans lequel il sombrera sans jamais trouver la porte d’une quelconque sortie.

                                                                       FIN

     Amazone. Solitude Copyright 00061340-1

     

    La mère Vigilante.  Peinture de Léon Emile Caille (Peintre français 1836-1907)

     

     

     


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