• LES CHOSES EN GRAND

    – Tu vois, Alphonse, ce que je n’aime pas en toi, c’est ta façon de nous faire croire que durant toute ta vie, tout fut plus beau que chez les autres.

    – À mon avis, André, je ne comprends pas pourquoi tu te vexes. Je ne dis pas que chez moi tout était supérieur en tout, par rapport aux voisins. Mais il y avait quand même quelques différences, non ?

    – Je te le concède, qu’il y en avait, mais de là à nous rabaisser, il y a un pas que jamais je ne t’ai autorisé à franchir. Dans les campagnes, il est quelque chose que nous ne pouvons pas nier. C’est l’égalité. Nous sommes tous les mêmes gens.

    – Je ne te dis pas le contraire. Néanmoins, reconnais que ma ferme était quand même plus grande que la tienne !

    – Tu nous l’as assez fait comprendre, qu’elle était immense. Quant à la mienne, je vais te le confier ; elle avait la bonne étendue, puisqu’elle permit à ma famille de vivre, ainsi que nos parents. La terre, chez toi, n’était pas meilleure que la nôtre, car nous étions sur la même. La différence ne vient que de la surface.

    – C’est exact, chez moi, quand je faisais cent quintaux, tu n’en faisais tout juste que la moitié, et encore, les années sans grêle ! Dès l’instant où tu as une centaine de bêtes, le rapport n’est pas celui d’un cheptel d’une trentaine. Tu dois bien le comprendre.

    – Mais mon cher, bien sûr que je l’admets ! Comment pourrait-il en être autrement, alors que la réalité nous crève les yeux ? Toutefois, je te rappelle qu’une année, au comice agricole, j’ai été primé pour plusieurs de mes vaches et brebis !

    – Je me souviens parfaitement. Je revois aussi le député te remettant le trophée du meilleur éleveur. Par contre, tu ne peux pas dire que je ne t’ai pas applaudi. C’est moi qui ai entraîné les copains à en faire de même.

    – Tiens, tu me fais rire, Alphonse. Si tu as cela encore en ta mémoire, c’est que tu fus bien fâché ; je me trompe ?

    – Ah ! Je ne parlerai pas de déception. Non, certainement pas. Mais pendant longtemps, j’ai pensé que le député a tout fait pour corrompre le jury, car tu étais du même bord que lui. Si je me souviens bien, tu avais également fait campagne pour lui ?

    – Oui, c’est vrai. Cependant, cette année là, j’ai aussi perdu beaucoup d’argent. Une tournée électorale, ça se paye. Il faut arroser tout le monde, faire des concessions, approuver des projets que l’on sait être farfelus, mais nous devons fermer les yeux. Bref, je peux bien te le dire aujourd’hui, je regrette d’avoir mis la main dans cette galère, car elle a pris mon bras et tout le reste. Sans compter toutes les jalousies qui ont suivi ! Tu vois, l’ami, je n’aurai jamais cru que l’on puisse envier les autres ni leur reprocher d’avoir des pensées personnelles. Je vais même t’expliquer ce dont j’imaginais en les contemplant des heures durant, à moins que tu aies une petite idée.

    – Comment le saurai-je, André ? Tu as toujours été différent de nous.

    – Je vais très certainement te surprendre ; mais je me disais que ce ne serait pas une bonne chose, que les hommes leur ressemblent.

    – Là, mon vieux, pour le coup, je ne te comprends pas, en effet. Je ne vois pas le rapport entre les troupeaux et nous.

    – C’est pourtant tout simple. Je ne souhaitais pas que nous devenions comme elles, toutes semblables, sans idées personnelles, mangeant aux mêmes râteliers, et avoir de pareilles attentes. Je trouvais intéressant que nous pussions avoir des caractères différents, de sorte que les avis des uns pourraient enrichir les autres. Regarde ce qui se passe dans la nature. On croirait que tout se ressemble, alors qu’il y a des centaines d’espèces qui voisinent et qui finissent portant par former de nouvelles variétés !

    – Toi, mon ami, je vais te dire le fond de ma pensée. Ce n’est pas paysan que tu aurais dû faire, mais au minimum, régent ; enfin, je veux dire, instituteur, car c’est ainsi qu’on les nomme de nos jours. Tout à l’heure, tu me reprochais de voir les choses en grand. Arrête-moi si je me trompe, mais toi, ce n’est pas en surdimensionnées, que tu les fabriques, puisque tu vas les chercher sur une autre planète !

    – C’est la première fois que tu acceptes des mesures inférieures aux miennes, Alphonse. Jusqu’à présent, tous les poissons pêchés par mes soins étaient plus petits que tiens !

    – Tu sais à quoi je pense, André ?

    Non, et je n’ai pas envie de me casser les méninges pour le deviner. Alors, si tu tiens à porter à ma connaissance de nouvelles galéjades, ne tarde plus. L’heure tourne et je me demandais si nous ne pourrions pas dépoussiérer nos gosiers. Avec toutes ces paroles, le mien est particulièrement sec.

    – Je voulais te dire qu’il me semble que tu as la rancune sévère, l’ami. On croit que tu oublies, mais en réalité, tu remets toujours une bûche sur le feu, pour l’entretenir. Par contre, nous sommes d’accord sur une chose. Puisque tu m’offres un verre de ta vendange, je ne le refuserai pas. Toutefois, cette année le mien a un goût plus fruité que le tien, me semble-t-il.

    – Prononce encore un mot Alphonse, et je te promets que je bois ma piquette sans toi !

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1  


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :