• LES DEUX SŒURS 1/4

    – Madame Héloïse, êtes-vous là ?

    – Bien sûr que j’y suis ; pourquoi cries-tu de cette sorte ?

    – Parce que cela fait plusieurs fois que je frappe et que personne ne semblait entendre mes coups.

    – C’est parce que je suis fatiguée. Je me suis assoupie dans le fauteuil et les appels à la fenêtre m’ont fait sursauter.

    Serait-ce que vous êtes malade, madame ?

    – Pas vraiment, mais quand même épuisée. En vérité, je t’attendais depuis deux jours ; je me demandais où tu étais passé.

    – C’est très aimable à vous de vous inquiéter, madame Héloïse. Je peux bien vous l’avouer, avec la grand-mère de la Françoise, je crois que vous êtes les seules à me porter un peu d’attention. J’étais absent, en effet, car elle m’avait envoyé avec la Diana, faire les battages à la ferme des pervenches. Dès que je suis revenu, je me suis dirigé vers vous sans plus tarder.

    – C’est gentil à toi. En fait, ce n’est pas tant pour moi que je m’impatientais, mais pour ma sœur qui me cause de la peine.

    – Son état de santé se serait-il dégradé ?

    – Je le crains, car elle ne veut plus se nourrir. L’assiette que je lui porte me retourne pleine.

    – Mais que puis-je faire pour elle, ou pour vous ? Surtout qu’elle ne m’apprécie guère, à toujours me crier dessus, pour un oui ou pour un nom.

    – Ne te froisse pas pour cela. Tu sais bien qu’elle adresse des reproches à toute la société. Pas plus à toi qu’aux autres, te voilà rassuré. Elle maugréait et gesticule, mais en fait, elle n’est pas méchante. C’est seulement qu’elle refuse de communiquer, c’est tout. Elle ne vit pas dans le même monde que nous, comprends-tu ?

    – Je ne vous en ai jamais parlé, madame Héloïse, par respect pour vous, mais aussi un peu pour elle. Mais puisque vous abordez le sujet, je me permets de vous poser une question ; libre à vous d’y répondre ou non. Depuis combien de temps, est-elle dans son univers ?

    – C’est bien vrai, que nous n’avons jamais discuté de nos soucis de famille, parce que j’imaginais qu’ils ne t’intéressaient pas. Le jour a accueilli Irénée dans cette condition, à l’écart des chemins que nous empruntons. Elle n’a jamais eu sa tête, si tu préfères. Tu ne t’es jamais posé la question de savoir pourquoi tu ne la rencontrais pas.

    – Maintenant que vous me le dites, mentit le jeune garçon, effectivement, je n’ai pas cherché à comprendre, ni la raison pour laquelle je ne la voyais pas dans le jardin en votre compagnie. Elle se contente toujours de me surveiller par la fenêtre en me menaçant de son bâton. Elle n’y descend donc pas ?

    – Jamais elle n’a franchi le seuil de cette porte.

    – Vous voulez dire que toute sa vie, elle l’a passée là-haut ? Mais comment cela est-ce possible ?

    – Elle est née dans cette pièce et ne l’a pas quittée, car elle a peur de tout. Oui, je devine ton étonnement ; mais tout ce qu’elle voit, pour elle, est une menace, une incompréhension. Elle redoute tout ce qui est en mouvement.

    – Mais quand elle était petite, elle devait bouger, marcher et faire tout ce que fait un enfant ? Pourquoi l’a-t-elle perdu ?

    – D’abord, sache qu’elle a commencé à poser un pied devant l’autre alors que toi, à son âge, tu courais par les champs. Nos parents se désolaient de la voir ainsi, et ils en souffrirent beaucoup. Notre père à déployé des trésors de patience pour lui apprendre à trouver son équilibre, et surtout, qu’elle le conserve.

    – Je comprends que pour eux, cela a dû être pénible, car j’imagine que dans la famille on doit avoir des ambitions pour les enfants, à tout le moins qu’ils puissent un jour être indépendants.

    – C’est vrai, papa et maman ont traversé leur vie, comme on fait le chemin de croix à genoux, ou presque. Je crois qu’il ne se passa pas un jour sans que je les visse pleurer.

    – Et vous, madame Héloïse, comment viviez-vous le désespoir des vôtres ?

    – Oh ! Moi, je les accompagnais comme je le pouvais, ajoutant mes larmes aux leurs. À cet âge, nous ne comprenons pas tout. Je me rendais bien compte que cette situation était des plus étranges, mais sentimentalement, j’étais encore bien innocente des souffrances qu’ils enduraient. Pour moi, les douleurs vinrent plus tard, quand je suis allée à l’école ; car sais-tu, si l’on y enseigne beaucoup de belles choses, on y découvre aussi le côté pervers des autres enfants. À travers moi, ils voyaient ma sœur et me le reprochaient.

    – Mais puisqu’elle ne sortait pas, m’avez-vous dit, comment ont-ils deviné qu’elle était malade ?

     Apprends, mon petit, que les gens n’ont pas leurs yeux dans leurs poches ni les oreilles bouchées. Nous ne pouvons passer une vie murés dans le silence. Les rumeurs arpentent les rues, les uns et les autres les alimentent comme la source le fait du ruisseau qui enfle jusqu’à devenir une rivière puis un fleuve. À compter du jour où il court vers l’océan, plus personne ne peut le retenir.

    – Si madame ; si l’on dresse un barrage sur son chemin. (Asuivre)

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