• LES DEUX SŒURS 2/4

    – Dis-moi, Robert, serait-ce que tu veux toujours avoir raison, que tu as réponse à tout ? Avoir autant de répartie pour un jeune de ton âge n’est pas si fréquent, et mérite d’être souligné. À mon tour de te poser une question : où apprends-tu tout cela, car j’imagine que chez vous, il n’y a guère de livres à dévorer ? Je n’y ai pas songé avant, je peux t’en prêter, si tu le désires ?

    – Surtout pas, madame Héloïse ! Déjà qu’elles m’ont brûlé les deux seuls malheureux que je possédais !

    – Voyons, on ne jette pas des œuvres dans le feu ! C’est comme si l’on détruisait l’âme de leurs auteurs ! Que t’ont-elles dit, pour justifier ce geste ?

    – Rien ; ou si peu. Elles ont prétendu que j’avais bien le temps de lire des âneries.

    – Qui te les avait donnés ?

    – Personne ; je les avais achetés avec l’argent que je récolte ici et là, dont vos pièces. Pardon de vous interrompre ; mais ne deviez-vous pas me faire accomplir quelque tâche ? Les heures passent, et ne me voyant pas rentrer, la Françoise va encore me tomber dessus, étant donné que Diana est déjà revenue.

    – C’est vrai, mais avec nos bavardages, j’étais sur le point de l’oublier. Tu as raison, il est bien tard. Nous devrions reporter cela à un autre jour.

    – Cependant, vous paraissiez si impatiente ! C’est au sujet de votre sœur, aviez-vous dit.

    – Oui, mais je me rends bien compte que j’ai écouté que mon angoisse, et négligé la part de réalisme dont dépendent mes désirs.

    – Chez nous, quand je parle comme vous le faites présentement, elles me répètent que je tourne autour du pot. Alors, s’il vous plaît, dites-moi de quoi il s’agit.

    – Soit ; j’ai besoin que tu m’accompagnes chez Irénée.

    – Ne craignez-vous pas qu’elle s’emporte contre nous ?

    – Non, car elle me connaît. Quant à toi, tu resteras à mes côtés, de sorte qu’elle n’osera rien tenter. Dans le fond, elle n’est pas méchante.

    – Mais que désirez-vous faire, exactement ?

    – Essayer de la convaincre qu’elle descende. Je ne veux plus qu’elle demeure seule avec ses chimères. Nous sommes déjà bien vieilles, toutes les deux, et j’imagine qu’elle a autant besoin de compagnie que moi.

    – Mais pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt, alors que l’une et l’autre étaient encore dans la force de l’âge ? Peut-être même auriez-vous réussi à lui faire quitter son univers mystérieux ?

    – Je suis désolée de te le dire, Robert ; mais je devais attendre qu’elle s’affaiblisse, car je redoutais qu’elle cherche à s’enfuir. Tu l’imagines courant dans la rue invectivant tout le monde, et peut-être lever son bâton sur des enfants ?

    – Donc, elle était réellement agressive ?

    – Non, je ne le pense pas, mais taper sur les meubles, dans sa chambre, devait correspondre à quelque chose qu’elle seule doit comprendre. Parfois, je me demandais si son univers n’était pas meilleur que le nôtre. La plupart du temps, elle était calme, le regard dirigé en un lieu connu que d’elle. Même si nous étions présents, elle ne nous voyait pas ni nous entendait. Alors nous nous retirions sans la déranger.

    – Je me permets une question, madame Héloïse. Supposons que nous réussissions à la faire descendre, pensez-vous que vous ne prenez pas de risque à passer en sa compagnie une première soirée ? Car si cela devait mal tourner, il n’y a personne pour venir à votre secours.

    – J’y ai songé, mais je me dis que le changement va peut-être lui être bénéfique. Ici, l’ambiance est plus chaleureuse. Et puis, tu ne l’as sans doute pas remarqué, mais nous sommes en lune basse. Et durant tout ce temps, depuis toujours j’ai noté qu’elle était plus calme.

    – Alors, je vous conseillerai presque de lui faire abandonner son bâton dans sa chambre.

    – Tu le redoutes tellement, Robert ? Serait-ce qu’un autre t’ait laissé de mauvais souvenirs ?

    – Pas du tout ; ceux-là et les outils pour faire du mal ne m’effraient plus depuis longtemps.

    – Ah ! Mais dis-moi, tu parles comme une personne d’un certain âge !

    – Je suis encore un enfant, certes, mais mon entourage me force à grandir trop vite. Depuis toujours, j’entends dire que je ne suis pas chez moi. À la longue, c’est usant.

    – C’est pour cette raison que tu es sans cesse à rôder, partout ?

    – Non, pas seulement pour cela. On m’envoie chez les uns ou les autres afin que je rapporte quelque chose. L’argent qu’elle touche n’est pas suffisant, dit-elle. Alors, dès que nous avons l’âge, nous devons servir à quelque chose. Toutefois, cela ne me gêne pas, car je préfère être dehors qu’auprès d’elles. Au moins, je vis ; je vois des choses beaucoup plus belles qu’entre leurs quatre murs. Parfois, je me prends à imaginer qu’évoluer dans une cabane au milieu des bois me serait plus agréable que leur compagnie. Bien, mais tout cela ne règle pas nos affaires, madame Héloïse. Que décidez-vous ? Je vais vous dire ce à quoi je pense. Attendons demain. Je viendrai dès le lever du jour, avant qu’elles aient trouvé quelque chose d’extraordinaire pour moi.

    – Tu vas encore t’attirer des ennuis, mon pauvre Robert !

    – Ne vous faites pas de souci ; j’en ai l’habitude. (À suivre)

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