• LES DEUX SŒURS 3/4

     

    – Du coup, je crains d’être trop en avance, madame Héloïse. Je suis sûr que vous n’avez pas encore déjeuné.

    – Je n’ai pas trop faim, mais si tu veux, je peux faire du café pour nous trois. As-tu mangé quelque chose, avant de partir ?

    – J’ai avalé une tranche de pain et bu une tasse de tilleul partagé avec la grand-mère.

    – Tu lui as dit que tu sortais, et la raison pour laquelle tu le faisais ?

    – Je n’ai pas abordé le sujet. Je le ferai un autre jour, si vous me le permettez.

    – Nous parlerons de cela plus tard. Pour l’heure, tu vas m’aider à préparer la venue d’Irénée, car il ne faut pas trop d’obstacles sur son passage.

    – Je ne vois pas le second lit, où comptez-vous la faire coucher ?

    – Elle sera avec moi, tout simplement. En secret, il y a longtemps que j’y pense et que je l’espère. Je crois que cela va l’apaiser.

    – Vous allez me dire que je suis têtu ; mais pourquoi avoir patienté toutes ces années ?

    – Je te l’ai expliqué. Mais il y a autre chose que tu ignores. J’ai eu peur de la lassitude, et surtout de ne plus la supporter. Maintenant, c’est différent. De la vie, je n’attends plus rien. Je peux donc penser à nous deux avec plus de sérénité.

    – Une autre question me vient à l’esprit. Vous ne désirez pas que j’aille chercher quelqu’un pour nous aider ?

    – Non, je préfère que nous soyons seuls. Elle sera moins effrayée.

    – Je crois surtout que vous ne voulez pas que ceux du village pénètrent dans votre maison ? En somme, chacune de vous possède son propre monde et vous le défendez comme un animal son territoire. En fait, sans doute avez-vous raison. Alors, nous ne devrions plus tarder. Autant qu’elle nous voit nous affairer. Nous l’installerons dans ce fauteuil, ainsi, elle sera aux premières loges.

    – Tu m’obliges à sourire, mon garçon. Voilà que c’est toi qui décides de ce qui est bien ou non, et moi, comme une sotte, je me plie à tes commandements. Et veux-tu que je te dise, ce n’est pas pour me déplaire. Il y a trop d’années que plus rien ne se passe, dans cette demeure. Il est temps qu’elle reprenne le chemin de l’existence.

    Délaissant l’aménagement, après avoir bu une tasse de café-chicorée, ils se dirigèrent vers la porte derrière laquelle attendait l’escalier menant à l’étage.

    – C’est très étroit, nous ne pourrons pas descendre à trois de front, s’étonna Robert.

    – Nous nous arrangerons, le tranquillisa Héloïse.

    Ils débouchèrent sur un palier qui desservait plusieurs pièces, dont les issues étaient fermées.

    – C’est le domaine des parents, indiqua Héloïse ; je n’y viens guère que pour aérer les chambres, et encore pas aussi souvent qu’il le faudrait.

    – Peut-être par crainte de déranger les souvenirs qui restent accrochés au mobilier et aux objets, demanda Robert ?

    – C’est étrange, on dirait que tu lis dans mes pensées. Tu es certain de n’avoir que treize ans ?

    – Ça ne fait pas l’ombre d’un doute, madame.

    À cet instant, des coups frappés sur un meuble emplirent l’espace.

    – Ce n’est rien, Irénée ? C’est moi, je vais dans l’appartement des parents, tu sais, comme toujours je le fais. Tu aimais bien papa, n’est-ce pas ? Tu ne voudrais pas que je le laisse dans le noir et la poussière ? Je fais un peu de ménage, puis nous te rendons visite. Je serai avec Robert. Lui aussi, tu le connais et tu l’apprécies bien, je crois ! Restons un petit moment ici, le temps qu’en son esprit les informations que je viens de lui donner fassent leur chemin.

    Bien qu’essayant de faire l’indifférent, le jeune homme se demanda quand même ce qu’il faisait là, et si ce n’était pas une erreur en accédant aux désirs de l’aînée.

    – Nous rentrons, maintenant.

    La porte s’ouvrit et pour la première fois, Robert vit la sœur. Il eut un mouvement de recul qui n’échappa pas à sa voisine, qui lui prit le bras comme pour le tranquilliser.

    – Je devine ce que tu peux ressentir, lui dit-elle avec douceur. Mais ne lui montre pas tes craintes, elle pourrait les exploiter. Souris, mais ne lui parle pas. Laisse-moi faire.

    Robert feignit d’être décontracté, mais en lui tout était tendu comme une corde que l’on tire des deux côtés à la fois. Il ne pouvait détacher son regard de la sœur d’Héloïse. Elle était si menue qu’il se demanda si sa croissance ne s’était pas arrêtée trop tôt dans sa vie. Il estimait même qu’elle ne pèserait pas lourd dans ses bras déjà habitués à des travaux autrement plus difficiles. Maintenant, il comprenait la raison qui avait poussé Héloïse à lui réclamer son aide. Irénée était revêtue d’une longue blouse noire trop grande pour elle. Elle la faisait paraître encore plus maigre et plus petite. Il la compara à toutes les veuves qui traversèrent leur vie dans de tels habits. Elles n’en changeaient jamais ; quand la fin d’un deuil s’annonçait, dans la famille, un autre membre la quittait. Après les vieux parents, c’était le père que la guerre gardait dans ses tranchées, puis un garçon ou une fille que la maladie emportait après une attaque fulgurante. Alors, les pauvres mères allaient, le dos voûté, dans des vêtements sombres, comme l’étaient leurs pensées. (À suivre)

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :