• LES DEUX SŒURS 4/4

     

    Robert estima que si la pauvre Irénée était bien présente, on aurait pu la croire à mille lieues de cette chambre paraissant infiniment trop grande pour elle. Son visage était aussi blanc que les neiges éternelles, avec des sillons si marqués que l’on imaginait les moraines y creuser chaque jour un lit plus profond. Ses yeux s’étaient réfugiés au fond d’orbites ressemblant à des gouffres, laissant supposer que l’âme pouvait à tout instant s’envoler par ces ouvertures. Le garçon eut soudain une autre vision de la malheureuse. Il ne la prit pas pour la dame âgée qu’elle était, mais comme une enfant qui aurait vieilli beaucoup trop vite. Il s’imagina être en présence d’une poupée de chiffons que sa propriétaire aurait mal traitée. C’est alors qu’une pensée traversa son esprit. Puisqu’il la voyait pareille à une petite fille désemparée, pourquoi n’irait-il pas vers elle comme le ferait un frère ?

    – J’ai une idée, madame Héloïse. Je vais m’approcher doucement d’elle. Prostrée comme elle est, elle ne devrait pas s’effrayer.  

    – Ne fais pas d’imprudence, Robert, lui conseilla l’aînée. Je vais continuer de lui parler, pour la rassurer.

    – Je crois que c’est inutile, car déjà elle vous a oubliée. Elle n’a d’yeux que pour moi, l’intrus qui débarque dans sa vie. Certes, tout comme moi je la connaissais que pour l’avoir aperçue de temps à autre par la fenêtre, mais sans vraiment distinguer ses traits, elle me découvre telle qu’elle ne m’a jamais vu. Nous allons profiter de son étonnement pour accélérer notre mouvement. Laissez-moi faire.

    – Après tout, puisque tu penses que cela est réalisable, fait à ta guise. Mais souviens-toi que je suis à tes côtés. Comment comptes-tu t’y prendre ?

    – Le plus doucement possible. Elle me paraît comme une enfant craintive ; alors je vais l’interpeller en tant que telle. Elle doit s’imaginer que je peux avoir son âge, peut-être, ou que je suis quelqu’un qui lui veut du bien. Regardez, elle m’observe, mais ne tremble pas. Je vais avancer et lui tendre la main. Joignant le geste à la parole, il fit un pas prudent dans la direction d’Irénée, le visage détendu. Il présenta le bras vers elle, en affichant son plus beau sourire. Enfin, le crut-il ? Elle ne bougeait pas, et il en profita pour faire s’approcher encore. Il lui parla d’une voix qu’il fit le plus rassurante. Elle commença à trembler légèrement. Il s’imagina qu’elle maîtrisait ses nerfs, à moins qu’elle n’ait plus la force de l’initiative. Il fit un autre pas.

    – Dis-moi, Irénée, dit-il, voudrais-tu te joindre à moi, pour que nous jouions un moment ? Si tu le désires, tu peux prendre ma main. Nous allons descendre dans la pièce principale où tu seras bien en compagnie d’Héloïse.

    Irénée, affichant une certaine frayeur observa à droite puis gauche ; à cet instant, elle sembla découvrir sa sœur, et la fixa comme pour lui demander de l’aide.

    – Ne crains rien, insista Robert. Tu pourras emporter tout ce qui t’appartient, y compris tes souvenirs, et même tes images préférées.

    Il fit un pas de plus, la main toujours tendue. Le regard de la pauvre femme allait de l’un à l’autre des visiteurs. Le bâton gisait en travers de la table, mais personne n’y attacha une quelconque importance. Soudain, le garçon vit nettement que les traits du visage d’Irénée se détendaient. Certaines rides qui barraient le front s’estompèrent. C’est le moment, estima-t-il. Un pas de plus le rapprocha à la toucher. Elle ne se débattit pas quand il lui prit la main.

    – Viens, ma petite Irénée, dit Robert, non sans une certaine honte, car il comprit qu’il parlait à cette femme comme il le faisait à la chienne de Diana, lorsqu’elle s’enfuyait et qu’il était chargé de la ramener à la maison. Il chassa cette pensée afin qu’elle ne trouble pas la relation qui s’établissait entre eux. Nous allons descendre maintenant, mon amie. Tu le veux bien, poursuivit-il ? Il l’attira mollement vers lui, elle n’eut aucun instinct de recul. Tu peux bouger, ou tu préfères que je te porte ?

    À l’air surpris qu’elle lui adresse, il comprit que la marche serait la prochaine étape, lui confirmant ainsi qu’elle conservait son indépendance, plutôt que de s’abandonner à la décision d’un étranger. Cependant, sans faire montre d’autorité, Robert l’entraîna vers la porte. Elle marqua un temps d’arrêt avant de la franchir, puis elle le suivit. En haut de l’escalier, il lui ordonna :

    – Serre bien ma main, car nous allons descendre. Nous irons doucement. Tu veux bien ?

    Elle ne répondit pas, mais elle le suivit et posa un pied sur la première marche. Jetant un œil par-dessus son épaule, il vit Héloïse qui ne retenait plus ses larmes. Il ne dit rien pour ne pas les alimenter. Ils arrivèrent enfin dans la pièce qui pour Irénée devait paraître un Nouveau Monde. Elle eut un léger mouvement d’hésitation, mais elle avança au rythme de Robert qui la conduisit jusqu’au fauteuil où il l’installa.

    La journée se passa en divers aménagements et Irénée regardait les deux autres s’affairer. Parfois, sur son visage, une embellie l’illuminait. Robert était heureux de la voir ainsi, apaisée. Elle accepta quelques aliments qui ressemblaient plus à une collation qu’à un véritable repas.

    – Qu’importe, elle a mangé, dit Héloïse avec satisfaction. Ne te remercierai-je jamais assez, Robert ? Je n’aurai pas osé entreprendre seule ce que nous venons de faire. Je me demande encore comment tu as réussi. Tu dois posséder un don, ce n’est pas possible autrement.

    – Je n’en sais rien, madame, mais je suis très heureux de vous voir réunies. Pour vous, c’est une nouvelle vie qui commence.

    Étrangement, on n’entendit plus jamais crier la pauvre femme, à moins que la lune ne l’apercevant plus préféra continuer son chemin sans l’interpeller ?

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