• – LES INCERTITUDES DE LA VIE

    – Il y a si longtemps que je suis sur le chemin de la destinée que je ne saurai vous dire avec précision, depuis quand je marche. Ne croyez pas que ce soit par lassitude que je prétende ne plus avoir en mon esprit les images d’antan, ou que je ne désire pas vous dire ce qu’était l’existence des enfants laissés pour compte au hasard des pistes, alors que les exodes se succédaient, et que nous ressemblions aux bêtes des grands bois, toujours à la recherche de nouveaux territoires riches en gibier de toutes sortes. Non, là n’est pas la raison, non plus par pudeur, en regard de ceux qui étaient nos aînés.

    Au contraire, je me rappelle précisément que je fus un jeune qui riait parfois pour un rien, un simple événement sortant de l’ordinaire qui se déroulait dans le village près de la forêt. Sans doute celle-ci a-t-elle conservé dans sa mémoire mes premiers pas ainsi que mes babillages. Elle seule détient le secret pour garder intacts tous les souvenirs de ceux qui l’ont côtoyée et aimée et respectée. Les miens, ma tête a refusé depuis longtemps de les entretenir indéfiniment. D’ailleurs, à juste titre, les anciens disaient toujours qu’il ne servait à rien de vouloir dérober des morceaux de la nuit puisqu’elle revient sans cesse déposer sur le monde son voile aux couleurs des ténèbres. Elle ne change jamais ; ce sont les différentes phases lunaires qui l’éclairent ou la noircissent, influant sur certains êtres faibles, mais favorisant la sortie des gibiers, se pensant  invisibles. Chez nous, nous n’avions besoin d’aucun miroir pour deviner l’état de nos âmes. Il suffisait de regarder les autres pour comprendre que la vie se jouait de nous. Il nous arrivait même de fermer les yeux quand on s’apercevait que l’on grandissait trop vite, dans l’espoir de faire reculer quelques ans.

    Est-ce parce que nos mères nous portaient dans leurs dos que nous n’avons pas vu arriver les lendemains ? La forêt aurait-elle à ce point caché l’horizon que nous n’imaginions pas le futur ? Pour nous, il y eut hier, et aujourd’hui qui lui ressemble ; pourquoi aurions-nous cru que les jours à venir seraient différents ? Nous étions pareils aux éléments naturels. Notre instinct nous recommandait de traverser celui qui se présentait si tôt les premières lueurs qui prenaient plaisir à dessiner des ombres étranges dans le ciel. Nous pouvions presque y découvrir des mots qui nous murmuraient d’enjamber ce nouveau temps avec fougue et bonne humeur, mais sans rien de plus qui l’eut contrarié.

    Quand les anciens jugeaient qu’ils avaient assez vécu, enseigné, distribué la sagesse, discrètement, ils rejoignaient un endroit connu seulement d’eux. C’était un morceau de terre par-delà la forêt, afin que leurs âmes  puissent enfin parler à celles déjà réunies ou des autres qui attendent sans impatience les derniers arrivants. Un jour, le savant de chez nous me dit que nous étions comme les feuilles de nos arbres. Observe-les avec  beaucoup d’attention, me conseilla-t-il. Elles naissent, grandissent, luisent un temps dans le solstice de leur existence, alors que dans leur ombre, des nouvelles, ostensiblement, les poussent un peu plus chaque matin pour les faire disparaître définitivement, dans le seul but de persuader son propriétaire qu’il est encore jeune. Mais lui, devine qu’on le trompe, car depuis de nombreuses saisons, il éprouve sur ses racines, le poids de l’humus des années écoulées, qui s’entasse à son pied.

    Non, pas de regret, dis-je,  quant à ma destinée, car rien ne fut jamais mis en œuvre pour que mes pas persistent éternellement  dans la poussière qui ne survit pas à la première pluie de la mousson. Notre chemin est tracé depuis l’aube de notre premier jour, et il serait présomptueux de vouloir le détourner. Nous devons seulement rester humbles parce que nous sommes infiniment petits et fragiles et que nul ne peut imposer à son voisin un état d’esprit que le sien refuse par vanité, se croyant lui-même supérieur. Il ne nous est pas demandé de construire des monuments qui soient extraordinaires. Les  travaux indispensables que nous devons effectuer sont ceux qui soulagent la communauté. Nous ne devons pas chercher le dépassement de nous-mêmes, sauf si nous devons porter secours à notre prochain. Le vieux sage me confiait que la nature n’a jamais créé de choses inutiles. Nous devons l’imiter pour vivre heureux, et rendre de même, ceux qui qui, dans notre cœur, occupent une place importante.

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    Photo glanée sur le net. 


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