• LES PAPILLONS

    – Après une saison des pluies qui n’en finissait plus, que notre joie fut grande quand les deux premiers papillons se posèrent chez nous ! Ils étaient de ceux qui annoncent la venue du soleil, celui qui réchauffe les cœurs attristés après une période pendant laquelle la nature est en souffrance, à demi noyée sous les ondes tropicales qui se succédaient. On a beau vivre depuis longtemps dans le pays, prétendre qu’il faut bien que le ciel exulte lui aussi, il n’en demeure pas moins qu’à l’image de la forêt, les corps n’en peuvent plus. Même les criques n’osaient plus rejoindre leur lit, par crainte d’une vague trop forte. Alors elles s’étaient réfugiées sous la sylve et dans la savane.

    La présence de ces deux paillons fut donc le sourire du jour. Ils avaient dû voler des jours et des semaines avant de prendre quelque repos en notre domaine. Il ne faisait aucun doute que pareil à nous, ils étaient à la recherche d’un peu de bonheur, d’une grande quiétude et sans doute avaient hâte de découvrir les premières fleurs, pour leur raconter la vie d’un pays lointain. Ils ne furent pas déçus. Certes, ils n’en trouvèrent pas des milliers, car elles aussi attendaient des jours meilleurs pour afficher leurs tenues d’été. Cependant, je compris que les rares qui se haussaient sur leurs hampes suffiraient à faire oublier la disette que les insectes subirent, avant d’arriver jusqu’à elles.

    Il est bien connu que l’existence du papillon est éphémère. Ceux qui butinèrent chez nous s’empressèrent de vivre à pleins poumons la joie et les délices que les jours offraient à chaque instant avec son lot d’émotions. Ils marivaudèrent, s’extasièrent, allant d’une fleur à une autre sans jamais s’épuiser. Ils distribuèrent des bienfaits, sans doute plus qu’ils n’en reçurent hormis l’amitié qui était présente sur chaque pétale. Se posant sur les calices, ce ne fut pas que le précieux nectar dont ils se délectèrent, mais de la vie toute entière, bercée par la brise d’été attendrie qui se fit encore plus douce. Ils étaient les premiers papillons que je voyais aussi heureux, avec au fond de leurs grands yeux cette nuance si rare que seule l’espérance génère, échappant à de nombreux regards. De leurs fines ailes multicolores, dans le ciel ils dessinaient des arabesques. Certaines avaient la forme de cœurs sur lesquels le mot amour était gravé. Dans notre pays qui ignore les saisons, ce fut tout à la fois le printemps et l’été qui mêlèrent leurs mélodies et leurs fragrances, ravis de ne jamais connaître les frimas d’un automne. À cet instant, j’ai rêvé avoir un grand filet, moi qui, pourtant n’effleure la nature qu’avec les yeux, pour juste un moment, les prendre délicatement entre les doigts et caresser le velours de leur élégante tenue, et chercher dans les facettes de leurs regards, les  images, d’une région où les montagnes sommeillent, enfouies dans leurs rêves.

    J’aurais voulu qu’ils me murmurent à l’oreille des mots jamais entendus auparavant, de ceux que les sentiments inventent et qui ressemblent à des poèmes. Mais voilà, les secrets de l’âme des fleurs ne me furent jamais dévoilés et resteront à jamais inconnus, car mes gentils papillons un matin disparurent par delà la forêt, se confondant dans le ciel. Je devine qu’il me faudra patienter jusqu’à d’autres beaux jours, de ceux que les pays du Nord  créent pour plaire aux hommes et à la nature. C’est également le temps nécessaire pour que les jeunes  naissent et autant de jours pour apprendre à les apprivoiser. En attendant, dans ma prairie je vais semer et planter de nouvelles plantes, de celles qui savent parler aux insectes, leur raconter des histoires qui jamais ne se terminent et qui ravivent le désir du retour, de l’extase et de l’amour. Mais je comprends aussi que dans ce matin qui appela mes hyménoptères, il emporta un peu de mes rêves, beaucoup d’émotions et plus encore d’espérance. Je crois qu’en leur demeure ils tiendront mes sentiments bien au chaud près de leurs cœurs, car ils ne sont pas habitués aux rigueurs hivernales. Pour l’instant, je contemple la verdure qui se remet de la mousson sous l’ardeur des rayons d’un soleil brûlant, alors que les pauvres fleurs abandonnées baissent la tête en suffoquant, regrettant la trompe délicieuse des papillons leur redonnant la vie. Au milieu de ce temps de folies, mon esprit s’envole vers le pays de mes gentils insectes, où le rêve commence avec la tendresse des soirs pour ne plus jamais s’arrêter. Beaux papillons, mes plantes n’attendent que l’instant où vous reviendrez vous poser en douceur sur elles, en échangeant avec délicatesse des secrets et vos baisers aux parfums de bruyère. 

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     

     


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