• LES SURPRISES DE LA VIE

    – Entre le départ dans l’existence et l’arrivée au terme d’un parcours bien rempli, que de changements nos corps auront subis ! Aux premiers temps, nous allions, nous vautrant lamentablement sur des parquets disjoints, avant de repérer une main noueuse à laquelle nous accrocher. Puis, l’heure de la liberté ayant sonné, nous avons lâché ce guide pour nous lancer dans la grande aventure de la vie. Mais entre ce que les yeux voyaient et ce que l’esprit analysait, il y avait parfois de longs moments de doute et de flottement. Il en résultait qu’un pied s’apprêtait à enjamber un obstacle qui se trouvait pourtant loin devant. C’était alors des pleurs et des cris, bien vite relayés par une voix douce qui se faisait rassurante, même si nous ne comprenions pas encore les raisons de notre échec qu’elle tentait de nous expliquer.

    Puis ce fut le départ. Nos mains ne recherchaient plus l’objet ou le membre auquel nous raccrocher. Notre pas était devenu plus ferme. Au bois poli par les sabots des aînés, nous découvrions le plein air, avec, selon les jours, la poussière de la cour ou la boue du chemin. Nous avons grandi. Notre regard porta toujours plus loin, jusqu’à ce matin où nous avons compris que cette ligne qui semblait barrer le ciel se nommait l’horizon. On nous révéla qu’il n’était pas un obstacle ni une barrière. Cependant, on ne connaissait personne qui l’eut franchi et qui en soit revenu pour nous dire ce qu’il cachait de l’autre côté. Je pensais alors que ce trait imaginaire avait des similitudes avec les choses de l’église qu’un vieux curé essayait à grand-peine de nous expliquer, tandis que le chemin pour y accéder ressemblait plus à une voie impénétrable qu’à une route bordée de fleurs aux parfums tenaces.

    – Un jour où je fixais le ciel au-delà du village, un ancien s’approcha de moi et me parla avec assurance et bienveillance :

    – Il me semble que tu es impatient d’aller voir ce qu’il y a là-bas, que chaque jour je te trouve le nez tourné vers le firmament ! Si je peux me permettre un mot, il sera celui-ci : ne t’aventure pas à courir tant que tu ne sais pas marcher sans te fatiguer. Pour l’heure, va doucement, analyse, observe, estime jusqu’au temps que tu traverses, mais sans le mépriser. Profite de ce que la vie met à ta disposition sans rien te demander. Tandis que tu apprends, sans t’en apercevoir, ton corps change et prépare l’avenir. Alors, écoute-le. De temps à autre, il t’enverra des informations que tu ne devras pas négliger. Elles t’indiqueront les étapes franchies et celles à venir. Nous ne sommes pas différents des animaux que nous élevons. Ils naissent, grandissent, deviennent pour certains des chevaux de courses avant de revenir au haras, profiter d’un repos bien mérité.

    – Du chemin, effectivement, j’en aurais parcouru. Ai-je écouté mon corps, comme me le recommandait l’ancien, dans ce village qui peu à peu s’est effacé de ma mémoire, à force d’en traverser des milliers de par le monde ? Puis, n’échappant pas à la règle, je mis enfin à réfléchir. Mon allure se fit plus pénible, les périodes de poses devinrent plus nombreuses. Les monts escaladés furent moins élevés, à moins qu’inconsciemment je les choisisse à la mesure de mes moyens. Les douleurs commencèrent leur lente, mais inexorable destruction de la belle assurance d’antan. Le doute s’installa. Le sage qui dans ma jeunesse m’avait parlé de là où il se trouvait devait bien rire, voyant se réaliser ses prédictions. C’est alors que je compris que si effectivement, nous existons jusqu’à la fin, nous ne vivons pas cette expérience de vie dans le même confort corporel ou moral. Ces jambes qui ont tant parcouru de chemins, parfois, refusent d’avancer. Les bras qui aimaient enserrer les êtres proches les étreignent avec moins de vigueur. Le cœur qui battait la chamade, et s’enflammait au moindre regard, prend une autre allure. La mémoire, qui a passé son temps à enregistrer trop d’événements tarde à tout restituer dans l’ordre, et les images retrouvées commencent à perdre de leur éclat. Soudain, les musiques qui berçaient nos nuits deviennent insupportables et brouillent mon esprit fatigué, leur préférant les chants d’oiseaux.

    Je comprends que pour moi, pareil aux saisons, j’arrive au bout de la mienne, sachant que cette fois, il n’y aura pas de renouveau. Afin de ne pas trouver les jours amers, j’essaie de ne pas regarder vers cet horizon qui m’a trompé. Je l’aurais approché certes, mais jamais dépassé. Toutefois, je ne reproche rien à mon corps. Il n’a vécu que les événements que je lui ai imposés. Comme il ne peut pas parler distinctement, c’est lui qui m’adresse ses critiques, et aux douleurs qu’elles procurent, je devine qu’il en avait assez de cette existence d’errance. Cependant, je remercie la vie de m’avoir conduit, tandis qu’en filigrane, j’aperçois une nouvelle saison ; elle porte le nom d’été indien, celle qui réchauffe les vieux membres et qui installe partout des couleurs magnifiques afin que les yeux et l’esprit compensent les images perdues ou oubliées.

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