• MA RUE, CETTE UNIVERSITÉ 2/2

    – Pour bien nous signifier que le temps a tourné les talons, de nombreux événements ont occupé non seulement la rue qui me vit grandir, mais tout le village. J’étais déjà loin, lorsque la première demeure qui m’accueillit fut démolie, laissant un trou béant dans la file des maisons, comme si quelqu’un voulait dire que les absents n’ont plus leur place parmi les présents. Si je retournais aujourd’hui dans ce bourg d’allure médiévale, mon cœur sans doute aurait bien mal. Oh ! Je ne pense pas à cause des émotions que procurent les retrouvailles avec les choses, les gens, les bruits ou les odeurs d’un temps ancien, mais parce qu’il se meurt, comme tant d’autres villages avec lui.

    J’arriverais par le Nord et la première vision qui forcerait ma poitrine à se serrer, serait le choc que j’aurai de la gare. Elle n’est plus ; sans doute n’y avait-il plus suffisamment d’enfants qui venaient confier leurs rêves à des rails s’ennuyant dans les hautes herbes folles, qui, à leur grand désespoir, tentaient d’oublier cette époque, où il n’était besoin de produire aucun effort pour comprendre que la vie existait et qu’elle avait choisi le clocher pour en égrener les instants en les laissant retentir chaque quart d’heure. Les tours de roue de l’impressionnante locomotive qui ressemblait à un monstre d’acier ne font plus frissonner les piles d’aucun pont ; elles ont perdu depuis longtemps le compte des joints de dilatation de la voie ferrée. L’ultime coup de sifflet du chef de gare fut aspiré par le dernier wagon, celui auquel on accrochait une sorte de gros œil rouge qui devait le signaler à un éventuel poursuivant. Mais il n’y en eut plus jamais ! De la rue de la gare elle aurait pu devenir celle du terminus et même celle des espoirs envolés et encore celle du boulevard de l’oubli.

    Continuant ma descente, me voici devant le pré de l’hospice. Il fut le témoin d’un combat injuste. C’était le temps où en son milieu trônait un magnifique sapin de Nordmann. Il lutta de toutes ses forces, lorsqu’un beau matin, des hommes le vainquirent en s’acharnant sur lui, s’aidant d’un bulldozer. Les enfants le virent se coucher, agonisant sous les coups de boutoir de la machine, avec dans leurs yeux, une infinie tristesse. De tous les villageois, aucun ne se souvint de l’avoir connu en sa qualité de jeune plant. On ignorait qui l’avait introduit là et la raison pour laquelle c’est lui que l’on avait choisi pour représenter la famille des conifères. Il n’était pas qu’un beau compagnon végétal, que les bambins perdaient, mais toutes les images qui étaient figées sur ses branches, comme autant de boules de Noël suspendues dans d’autres arbres au coin de la cheminée, et qui s’illuminaient à la lueur des petites flammes des bougies vacillantes, le soir de la nativité.

    Continuant la descente vers le centre du bourg, je serai surpris par le calme qui l’écrase. Mon regard me rappellerait qu’à cet emplacement, déjà, le lourd marteau du forgeron sur l’enclume résonnait faisant le tour du village sans oublier une seule ruelle. De nombreuses maisons aux volets clos me laisseraient croire que plus personne ne s’affaire en ces lieux si vivants à une époque pas si lointaine. Des constructions ont été rasées, comme pour nous faire comprendre qu’une bâtisse devient inutile si plus aucune âme n’y réside. Pour conserver la mémoire des anciens, faut-il qu’elle soit destinée à d’autres personnages, ou devons-nous la perdre définitivement comme les histoires les plus belles, à l’instant où l’on ferme la page du livre de contes ?

    Plus bas dans la rue, le calme semble encore plus pesant. Disparus eux aussi, les instants magiques d’avant chaque représentation, qui rendaient fébriles les acteurs et les spectateurs. Les comédiens se sont enfuis comme les oiseaux aux prémices de l’automne. Finies, les pièces de théâtre improvisées dans lesquelles il y avait toujours une reine. Les rires ne montent plus, les applaudissements ont été emportés par le vent et se font entendre en des lieux inconnus ou sous d’autres ciels. Les pas des dernières promenades se sont égarés dans les bois encerclant le village. Un souffle venu d’une lointaine planète a effacé les traces afin que nul ne retrouve ceux qui se tenaient par la main, osant à peine s’avouer des sentiments qui étaient trop lourds pour ne pas être partagés. Le poste à galène de Michel s’est tu. Le fil qui reliait deux boîtes de conserve que nous dénommions pompeusement notre téléphone s’est rompu, épuisé d’attendre l’appel qui lui aurait rendu la vie. Les arbres, en cette saison, paraissent avoir vieilli. Leur feuillage est sombre et leurs rameaux ploient sous le poids des ans.

    Je me demande alors, si l’espérance en notre village ne s’est pas retirée le jour où chacun de nous lui a tourné le dos. Il en fut si triste, qu’il choisit de ne pas y survivre.

    C’était l’époque où le verbe « aimer » n’était pas encore conjugué au temps qu’il méritait. J’ai lâché la main de mes amis pour partir si loin que les uns et les autres ont oublié les ultimes phrases échangées, dont les mots se sont égarés sur des chemins conduisant à travers le monde. En souvenir de toutes les pièces que nous avons interprétées et dans lesquelles ma voisine en était la vedette quand elle ne jouait pas le rôle de la reine, et en le remerciant de sa gentillesse à notre égard, je ne nommerai plus cette rue  celle de la gare. Ironie de la vie, la dernière fois que je l’ai remontée, c’était en voiture et depuis, je n’y suis jamais revenu. J’ai abandonné dans ce lieu, voilà cinquante-sept ans, la première partie de mon existence. Cependant, elle ne fut pas si belle qu’on peut l’imaginer, et c’est sans doute pour cette raison que je n’y suis jamais retourné.

    Pour mettre ma mémoire et les souvenirs en paix, cette voie je la nommerai donc celle de la reine Mireille, qui aurait pu être l’intitulé de l’ultime pièce dramatique que nous avons interprétée et sur laquelle le rideau est tombé, pour ne plus jamais se rouvrir.

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                                                                      FIN


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