• MON BEAU MASQUE

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    MON BEAU MASQUE

    – Me diras-tu, joli masque, avant que le jour ne vienne nous séparer, dans les bras de qui, j’ai passé la nuit ?

    – Mon ami d’un soir, est-ce la première fois que tu fréquentes l’endroit ?

    – Oui, je suis encore fraîchement débarqué, alors que les flonflons de la fête m’ont mené directement dans l’antre du plaisir.

    – Erreur, cher inconnu ! Ce dancing n’est pas un lieu de perdition, mais l’une de nos plus belles universités. Nous ne franchissons pas les portes pour provoquer nos partenaires, mais pour leur apprendre les secrets d’une nuit réussie, comme l’instituteur enseigne au jeune élève comment il doit sortir vainqueur du labyrinthe des choses de la vie. Sans doute est-ce là un paradoxe gentil cavalier ; mais dans ce qui semble être un tumulte, et un déferlement de musique, le silence il nous faut respecter, car jusqu’à ma voix tu ne devras surprendre. Aucun mot ne doit être prononcé, que je veuille entendre, tout comme le jour nous rendra à notre quotidien, tandis que tu ne sauras à qui je ressemble.

    – Tu es cruelle avec moi, ma danseuse inconnue ! Pour une fois, dans l’intimité de la clameur, ne pourrais-tu pas me révéler quelques indices te concernant ?

    – Non, partenaire, sois seulement heureux de tenir entre tes bras un personnage qui semble être une chimère, comme celles qui parfois hantent tes nuits. N’as-tu jamais entendu parler des mirages ?

    – Oh ! Bien sûr que je sais ce qu’ils sont ! J’en ai vu tellement, dans les moments de ma vie où il faisait sombre ! Je peux même te dire que j’ai marché dans mes songes, comme si je m’étais perdu dans le désert. Rien n’est plus douloureux, comme la musique du sable qui ne cesse de construire les dunes ou lorsqu’il les démonte. C’est l’instant durant lequel tu crois déambuler dans l’infini. Tu es hors du monde, tu ne reconnais plus rien, tu ignores si tu existes ou si tu n’es qu’une illusion. Tu n’oses plus avancer, par crainte de piétiner ton ombre qu’à l’instant tu confonds avec toi-même.

    – Sors de ton désert, et laisse-toi bercer au rythme de la musique. N’aimes-tu donc pas me serrer contre toi, que ton esprit s’envole par delà la mer océane ?

    – Comment, cher masque, ne pourrai-je apprécier ton corps si souple, qui ne cesse de provoquer le mien dans leurs rencontres ? J’ai tant envie de me réfugier pour toujours contre toi, oublier que dehors la réalité nous attend et que nous devrons aller chacun dans une direction opposée.

    – Tu es un grand tourmenté, bel inconnu. Pourquoi ne pas te laisser conduire aux sons des musiques métisses ? Pardonne ma réflexion ; quand tu décides de t’enivrer, cherches-tu par tous les moyens, de savoir d’où vient le flacon et pourquoi ce que tu prends pour du nectar s’y trouve, plutôt qu’un autre ? Tu ignores jusqu’à la main qui a cueilli la grappe, celle qui a tenu le sabre qui coupa la cane, si ton breuvage est du rhum. Tu bois parce que tu aimes l’alcool et ce qu’il produit en toi.

    – Oui, sans doute est-ce exact. Mais vois-tu, dans ces moments que parfois je souhaiterais n’avoir jamais connus, je m’y abandonne pour faire taire les impostures de la vie.

    – Ne t’arrive-t-il pas de faire l’impasse sur la raison qui t’a mené jusqu’à la bouteille ?

    – Si, c’est encore la vérité. Il m’arrive d’imaginer que l’existence n’est faite que de cruautés et de saisons oublieuses, et que je dois m’efforcer de les combattre. Hélas ! Le temps que je consacre à leur faire la guerre, c’est celui où je ne sais plus qui je suis réellement. Ma vie se résume en deux périodes quasiment identiques. L’une représente la lumière, alors que l’autre est les ténèbres.

    – Ne dis plus rien, beau cavalier. Jusqu’à ce moment particulier, tu ignorais que le bonheur peut sourdre au cœur même de la nuit et qu’il pouvait danser sur la musique endiablée, comme la chaloupe sur les flots. Se plaint-elle ? Non, mon ami, car les vagues se succédant lui apportent la preuve qu’il n’existe aucun élément inanimé. En chacun d’eux, il y a quelque chose qui vit, une émotion qui naît, un souffle qui va à la rencontre d’un autre. N’es-tu pas heureux ?

    – Si, je le suis ; mais je ne peux oublier que bientôt je retrouverai ma solitude, faisant que même à la lumière, je serai encore dans l’ombre. Je respirerai quelques heures durant le parfum que tu as déposé sur moi. Je forcerai mon esprit à ne pas négliger les fragrances qui ont fait une aura autour de nous pendant cette nuit que j’aurai désiré qu’elle soit éternelle. Je te demanderai de ne pas retenir que je ne fus pas le meilleur partenaire, étant souvent à contretemps. Mais il était moins important pour moi de suivre le rythme que le plaisir que je ressens à te garder serrée dans mes bras, comme si je m’accrochais à la vie.

    – Mon ami, celle à laquelle tu t’attaches est aussi une chimère. Nul ne peut prétendre l’étreindre ; nous ne faisons que la traverser.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

    Photo de Ronan Liétar glanée sur le net.


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