• POT-AU-FEU SOUS CANOPÉE

    — Il n’y a pas si longtemps nous parlions de notre façon de nous adapter aux situations nouvelles que nous rencontrons sur la route de notre existence. Je faisais allusion au fait qu’il nous est indispensable de nous habituer, et non aux événements, d’épouser notre état d’esprit. J’insistais sur la nécessité qu’il y a d’oublier ce que nous avons appris afin de laisser le plus grand espace en notre mémoire aux éléments qui se bousculent pour y prendre place. Mais chacun sait parfaitement que même avec la meilleure volonté, il n’est pas toujours facile de tourner les pages de la vie. Surtout quand elles prennent un malin plaisir à déposer derrière elles des effluves de pot-au-feu s’abandonnant aux rameaux des végétaux entourant votre construction. D’aussi loin viendra-t-il, ce fumet accrocheur réveille en nous de délicieux souvenirs.

    Alors, de temps en temps, pour satisfaire ces songes afin qu’ils se rendorment bien sagement, il nous suffit de céder à leur caprice. Nous profitons de ces longues périodes pluvieuses qui installent une humidité épaisse nous emprisonnant dans sa gangue poisseuse, pour faire un petit tour dans le passé. Il suffit que nos amis partagent des goûts culinaires particulièrement savoureux, pour, qu’en deux temps et trois mouvements nous nous transportions sur un autre continent pour contenter les désirs des papilles.

    Résider en forêt n’interdit aucun délire ; surtout pas ceux qui réveillent en nous les plus beaux souvenirs, auxquels se joignent la convivialité avec son chapelet de sourires, de bons mots et son chemin de table. Il ne faut guère plus d’une minute pour trouver un lieu abrité dans lequel un feu créera l’ambiance réservée aux réunions festives. Afin de compléter le tableau, les volutes des arômes des bois exotiques prisonniers de la fumée refusant de s’élever dans l’humidité de la nuit, ajoutera une note joyeuse. Le feu crépite, les flammes dansent élégamment comme les belles Andalouses au son des castagnettes.

    Il est temps maintenant de penser à préparer l’objet de nos désirs. Nous ne nous faisons pas d’idées. Nous savons que notre pot-au-feu façon grand-bois ne sera qu’une pâle copie de celui de nos grands-mères. Qu’importe, le qualificatif ; il est suffisamment évocateur pour satisfaire notre plaisir. Le nom du plat est déjà une belle histoire qui rapproche pour un soir un monde lointain laissé derrière nous depuis bien des années. En notre forêt, il n’est pas toujours évident de réunir tous les ingrédients nécessaires à la réalisation d’un tel plat, mais aucun obstacle ne peut empêcher la machine à inventer à se mettre en marche et composer avec les moyens du bord.

    Au fond du canari, communément appelé marmite sous d’autres cieux, les cuisses de poulet voisinent avec la poitrine de pécari préalablement boucanée, surprise de voir les pieds de l’animal venir leur tenir compagnie. Il n’est pas rare qu’une épaule de biche complète la chair, comme nous avons l’habitude de nommer la viande par chez nous. Celle-ci n’a pas l’air de se plaindre et commence à libérer ses meilleurs sucs. Le temps que le gibier finisse de se dorer, les légumes sont triés puis préparés. Presque tous sont présents, y compris le chou que l’on pensait avoir oublié. L’eau puisée au fil de la crique est fière de servir de bouillon, auquel se joignent les épices qui inonderont de leurs fragrances, les lieux, pour le plus grand plaisir de tous.

    Sous le couvercle, l’alchimie des produits ne tarde pas à transformer l’ensemble en une merveilleuse potion magique dont chacun a hâte de goûter les bienfaits. Il est recommandé de maintenir un bon foyer et chacun fait de son mieux pour rapporter les bois qui dégageront un parfum presque enivrant, un de ceux que redoutent les moustiques et autres insectes curieux.

    Il est bien connu que les hommes n’aiment pas rester inactifs. Aussi, certains s’improvisent-ils barmans ; avec méthode, ils s’emploient à servir le ti-punch qui doit préparer le palais à la dégustation du pot-au-feu sous canopée. Les glaçons tintent au fond des petits verres et laissent glisser sur leur dos la dose raisonnable de sirop de canne à sucre. Le rhum ne tarde pas à se mêler aux autres ingrédients et pour mettre la touche finale au breuvage, une tranche de citron pays apporte son sourire qui flotte à la surface du liquide. Bien installé sur le feu que personne ne quitte des yeux, le derrière du canari se noircit afin de ne pas dépareiller avec celle de la nuit. Les flammes lui racontent l’histoire des grands bois, consumant lentement celui qui leur prête leurs couleurs qui les font ressembler à des arcs-en-ciel. Le ti-punch est bon, à en juger les langues qui claquent. Un second est le bienvenu, mais il ne faut pas en abuser, car son rôle est d’ouvrir l’appétit en affûtant les sens.

    Il est temps maintenant de vérifier comment se présente celui qui cuit depuis des heures et qui bout d’impatience dans sa marmite.

    Sitôt le couvercle retiré, une délicieuse odeur s’envole vers la cime des arbres qui la garde prisonnière. Il n’est pas si souvent qu’on lui offre un tel parfum. Aussi, le conserve-t-elle en sa mémoire, ne s’étonnant pas de découvrir des hommes jamais en peine de réalisations. Ceux-ci, justement, ne disent mot pour cause de dégustation et à l’air satisfait de chacun, on comprend qu’il ne sera fait aucune critique qui pourrait porter préjudice à un pot-au-feu qui, soulignons-le, n’a rien à envier à ceux dont la saveur n’a jamais quitté l’âme des convives.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     


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