• POUR TOUT L’OR DU MONDE

    – Vous aimeriez que je vous raconte l’un de mes souvenirs ?

    À mon âge penserez-vous, ils doivent être nombreux et cocasses. Par tous les chemins empruntés de par le monde, forcément, des images fortes sont restées au fond de mes yeux. Mais de toutes, il y en a une qui me revient, comme si elle voulait vivre plus longtemps que toutes les autres, à moins qu’elle ne cherche seulement à être confiée à mes amis.

    Cela se passait presque dans une vie antérieure, alors que j’étais orpailleur itinérant, fixant ma battée du matin au soir dans les criques ou sur leurs berges, fouillant ici, creusant par là, déracinant des végétaux ailleurs, écoutant en cela, les conseils d’un plus vieux que moi ; il prétendait que les systèmes radiculaires emprisonnent les paillettes. Un jour, tandis que je me reposais au bord de l’une d’elles,  au pied d’une cascade majestueuse, de celles  qui transforment l’eau en voile de mariée, une question tarauda soudain mon esprit. Et si ce dont je cherche souvent en vain se cachait en ce lieu, piégé au fond ? L’idée me vint, provoquée par la situation où je me trouvais. Ce matin-là, j’étais confortablement installé dans mon hamac, sous un carbet de passage, réservé aux voyageurs égarés ou fatigués. Comme il se doit, on ne peut rien déranger de ce qui le meuble, sinon le laisser dans l’état où nous l’avons découvert. Il n’est pas interdit d’y apporter quelques arrangements s’il s’en fait besoin. Il était merveilleusement établi sur un petit promontoire, au point de rencontre des rivières et du fleuve. En cet endroit, elles avaient creusé un trou si profond, qu’au fil du temps, en s’élargissant, il était devenu un joli lac dans lequel le courant reprenait son souffle avant de continuer vers un prochain saut. C’est alors qu’une pensée n’eut de cesse d’occuper mon esprit.

    N’écoutant plus ce que les murmures de la forêt cherchaient à me faire comprendre, je fixais mon attention sur cette information nouvelle, imaginant qu’elle était une une invitation qui m’était réservée. C’est que par chez nous, il se dit tant de choses à propos des chutes ! Comme celles des aventuriers sans respect des traditions qui n’évoquaient jamais l’esprit du passage délicat et même prononçaient son nom ; et pire, qui l’empruntait sans même se signer. Je sais que c’est douloureux, mais la sentence ne tardait jamais à tomber, rapide et brutale. Combien de ces gens imprudents ont-ils vu leur embarcation se fracasser sur les rochers, les uns ou les autres perdant  leurs biens et souvent, hélas ! la vie ?

    Je me décidais à aller me rendre compte ce que cachait le lit de ce qui ressemblait à un bel étang. Sous la surface, l’eau bouillonnait et tourbillonnait, m’empêchant d’en estimer la profondeur. Je plongeais à nouveau, me faufilant entre les amas de pierres pour bientôt me retrouver au pied de la cascade avant que mes poumons n’éclatent, mais cherchant des yeux quelque chose dont j’ignorais quoi. Je remontais puis repartis après avoir rempli mes bronches d’air frais. Mon corps s’habituant aux changements d’existence, à chaque descente je demeurais plus longtemps dans le fond, parmi les éboulis de toutes sortes. Comme je l’avais deviné, je découvris des vestiges de canots éventrés. Tâtant tel le malvoyant à estimer ce qui restait dans la pirogue, mes mains déblayaient les reliefs que les eaux tombantes du saut déposaient là depuis des lunes. Je commençais à perdre patience en même temps que je manquais de souffle, et je remontais sans tarder. Après avoir pris un long repos, je me décidais à redescendre, pour, m’étais-je promis, une dernière fois de la journée. Lorsque je fus de nouveau près de l’embarcation à demi engloutie, soudain, mon regard fut attiré par quelque chose que je connaissais bien. Dans notre pays, nous voyageons tous avec une ou plusieurs touques en plastique ayant contenu des queues-de-cochon ou diverses viandes salées, récupérées chez le Chinois. Celle-ci était intacte. Je n’eus qu’à dévisser le couvercle, et l’instant suivant, j’introduis la main à l’intérieur, la resserrant sur des objets. Ceux-ci pouvaient n’être que des outils. Mes poumons me firent signe qu’il était temps de leur changer l’air si je ne voulais pas périr asphyxié. Je dus sans m’en rendre compte les remplir au-delà de ce qui était raisonnable, tant ma découverte me fit devenir incohérent et fiévreux. Dans le fond de la touque, mes doigts rencontrèrent  quelque chose qui pouvait être des pierres. Je compris qu’elles ne pouvaient être que de l’or. À la surface, je fus convaincu de mes pensées. Je n’avais jamais trouvé tant de ce précieux métal jaune en si peu de temps. Comme je m’apprêtais à replonger, une timide voix interne me dit :

    – si tu en reprends c’est un vol ! contente-toi de ce que tu as.

    J’ai gardé la pépite  parce que l’or n’a jamais rendu heureux les petits comme moi. Ayant goûté à l’ivresse du découvreur je suis rentré au village où m’attendait ma vraie richesse ; les miens que je n’ai jamais plus quittés. C’était eux les plus belles pièces et paillettes de mon trésor et nul autre artifice n’était plus merveilleux et aussi doux que leurs bras lorsqu’ils m’accueillirent.

     

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