• POURQUOI ?

     

     Si tu interromps toujours ta lecture, ma chère enfant, je doute que tu finisses par comprendre de quelle histoire il s’agit. Comment se fait-il que tu sois si distraite, ce jour ? De plus, tu me ralentis aussi dans mes travaux. L’hiver sera bientôt à l’orée de la forêt et je n’aurai pas terminé mon ouvrage. Tu te souviens que ce pull est pour toi ; alors, laisse-moi avancer un peu.

    – Pourquoi t’inquiéter sans cesse, grand-mère ? Il me semble que la mauvaise saison est bien loin, pour s’en préoccuper à ce point ?

    – C’est parce que tu n’as pas la notion exacte du temps, ma chérie, que tu réagis ainsi. Tu vis au rythme des jours, et à ton âge, c’est bien naturel. À quoi bon se demander de quoi demain sera fait, alors que tu n’as pas encore fini de traverser le jour présent ?

    – Tu te trompes, mamie. C’est sans doute que je ne sais pas très bien exprimer mes inquiétudes, cependant, je t’assure qu’il n’est pas un instant sans que je songe à l’avenir dont tout le monde parle. Je les entends, les grandes personnes, et si je ne comprends pas entièrement leurs réflexions, il n’en demeure pas moins que je devine qu’elles, ne se languissent pas de voir les ans s’ajouter les uns aux autres.

    – Allons bon ; voilà que notre demoiselle écoute aux portes ? Ce n’est pas une bonne manière. À ton âge, il est encore des informations qui ne doivent pas te parvenir.

    – Pourquoi, mamie, les adultes nous tiennent-ils si longtemps dans l’ignorance, alors que nous n’avons nos yeux ni nos oreilles dans les poches ? Tu sais, je comprends plus de choses que vous le supposez.

    – Voilà que tu me forces à rire, ma chère petite. Si je ne suis pas trop curieuse, quelles sont donc ces affaires particulières qui vont jusqu’à tourmenter ton jeune esprit ?

    – Oh ! Je ne peux pas les résumer en quelques mots. Les plus tristes sont celles qui parlent de la guerre, et dont les hommes de nos campagnes disent qu’elle prend un fils par génération, quand ce n’est pas deux et parfois le chef de famille. Tu crois que chez nous papa ira la faire, si elle est déclarée.

    – À ce jour mon enfant personne ne peut affirmer qu’elle le sera ou non ; et encore moins quels seront les gens qui seront appelés ? Mais pour l’instant, ne te préoccupe donc pas de cela. Le canon n’est pas près de tonner, dit-on un peu partout. Tu me dis être soucieuse d’autres événements. Tu ne veux pas m’en dire quelques mots ?

    – Par comparaison au sujet précédent, ils me paraissent soudain moins importants. Cependant, il y a une question qui hante mon jeune esprit. Pourquoi les grandes personnes croient-elles que c’était mieux dans l’ancien temps ? Vous souffriez moins qu’aujourd’hui ? Qu’en est-il exactement ?

    – Ma pauvre petite, tu ne dois pas accorder de crédit aux ratiocineurs de tous poils. Il se trouvera toujours quelqu’un pour te prouver qu’avant c’était autre chose, que nous étions comme au paradis. Vois-tu, nous sommes dans un siècle où il fait bon vivre. Tu as la chance de pouvoir dire que le progrès est en marche et que celui qui le refusera sera un homme perdu, car à ce jour, personne n’a réussi à retourner dans l’ancien temps. Personnellement, je ne te cache pas que je préfère évoluer maintenant, et je laisse le passé aux rêveurs. S’ils s’y plaisent, tant mieux pour eux ! Moi, j’affectionne les fruits sucrés à ceux qui ne renferment que l’amertume.

    – Mais alors, si certains prétendent avoir été plus heureux avant, n’est-ce pas aussi parce qu’elles ne comprennent pas notre vie actuelle, ou que l’on ne se soit pas soucié de leur expliquer que nous allions connaître une nouvelle existence ?

    – Ma chérie, la nature humaine est particulière. Elle ne ressemble à rien de ce qui évolue sur notre planète. Lorsque nous sommes tous réunis, nous n’avons rien à voir avec un plat de petits pois que l’on vient d’écosser, mais à autant de différences qu’il y a d’individus. Regarde, chez nous ; il y a des gens de toutes tailles. Comme nos aînés sont allés de par le monde, il y a également ceux qui ont la peau plus colorée que la nôtre. En un mot, parmi tous ces gens que tu croises quotidiennement, ils s’en trouvent des intelligents, des instruits et même des érudits. À leurs côtés, on découvre aussi des têtes de linottes, qui n’ont rien à faire des soucis des autres ni de ce qui se passe ailleurs que dans leur demeure.

    – Dois-je comprendre que ces derniers ne participent pas à l’évolution de notre société, et qu’au contraire, ils se plaisent dans leur situation même si elle est précaire ?

    – En quelque sorte, tu as raison. Et nous ne devons pas en prendre ombrage. À ce sujet, les réponses à tes questions résident en un seul mot : le caractère. Il est notre marque de fabrique. Il nous rend heureux ou malheureux, gais ou tristes, entreprenants ou simples exécutants. Dans les cas, il est le nôtre et nous devons toujours le revendiquer si l’on veut que les autres nous respectent.  

     

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