• PRIÈRE AU SOMMET

    — J’imagine que l’on me dira impulsif, mais ne vous est-il jamais arrivé de prendre une décision sans même penser aux conséquences qui pourraient en découler ? Parfois, sans que nous le sachions, une irrésistible envie de réaliser une chose nous étreint à nous étouffer, sans nous douter un instant que c’est peut-être une petite voix qui au fond de nous nous a soufflé de nous confronter à l’inconnue. Alors, n’écoutant que mon inconscience, j’ai fait le premier pas. Sortant de ma demeure, j’ai levé les yeux au ciel, et sur son sentier, mon regard a croisé le sommet le plus élevé de la région. Je ne pus refuser à ma folie passagère de le gravir. Mais pas sans raison. Soudain, en mes pensées une lueur se mit à clignoter, comme pour m’inviter à aller voir d’où provenait cette source lumineuse. Le chemin fut long, plusieurs fois l’abandon sonna à mon esprit le priant de renoncer. Mais il est vrai que je suis du genre têtu. J’aime bien finir une tâche entreprise, quels qu’en soient les inconvénients rencontrés. Je continuais donc mon ascension, me disant qu’être au plus près du ciel méritait bien des sacrifices.

    Reprenant mon souffle après l’arrivée au sommet, je me rendis compte de l’inutilité de mes efforts. Je le reconnais, Seigneur, j’ai cédé à l’orgueil plutôt qu’au besoin, pour me retrouver sur le pinacle de la montagne. C’est l’égoïsme qui me poussa à grimper, car je désirais être plus près de toi. Peut-être même avais-je imaginé que pour un instant j’allais t’avoir rien qu’à moi. Mais de cette crête sur laquelle je me trouve et malgré les souffrances pour y parvenir, mes prières en sont-elles plus sincères pour autant ? N’était-il pas prétentieux que de vouloir me retrouver dans cet océan de silence, flottant entre ciel et terre, disséquant chaque bruit pour y entendre ta voix répondant à mes questions ? Dans mes excès, j’avais oublié les leçons apprises bien des années au paravent. J’aurais dû me souvenir que tu ne règnes pas pour quelques-uns, mais pour tous les hommes de la terre, qui à travers leurs existences de misère t’adressent leurs suppliques quotidiennes. Humblement, je me frappe la coulpe en reconnaissant que je n’ai accompli aucun acte de bravoure en me hissant jusqu’à ce sommet, fut-il au prix des plus grandes douleurs. Nulle part, il n’est écrit que nous devions souffrir plus que de raison pour prier ; pas plus qu’il ne nous est recommandé de nous élever différemment que spirituellement pour nous rapprocher de toi.

    Sans doute jugeras-tu ma démarche méprisante et inutile, car à l’instant, je comprends que même au point le plus haut de la terre où je me trouve présentement, les autres hommes ne sont pas plus éloignés de toi que je ne le suis moi-même. En observant le firmament, je me rends compte qu’il est immense. Où que j’aille, il me semble qu’il restera toujours hors de ma portée et ma honte grandit encore à la pensée que j’avais espéré le conquérir.

    Voilà que ma peau s’empourpre de déshonneur, car je n’étais pas sans savoir que seules les divinités résident dans le mystère des cieux. Le fait de me retrouver au sommet ne m’élève pas pour autant ; sans doute même, me suis-je rabaissé au plus bas niveau dans l’estime de mes semblables. Le paradis que je voulais atteindre, je réalise qu’il est là, à mes pieds, s’étendant à perte de vue. Je sais aussi qu’il n’est nulle part ailleurs où l’on peut vivre, s’aimer, partager et espérer. Je comprends maintenant qu’il est également l’endroit où l’on se recueille, car aucune prière n’est plus belle que celle qui est dite en compagnie d’autres lèvres formant un chœur.

    Je vais redescendre maintenant, en ayant saisi le sens de la lumière qui avait si soudainement brillé en moi. À sa façon, elle tentait de me démontrer qu’en mon âme il faisait sombre et qu’elle voulait me montrer combien était immense mon ignorance. Là où je désirais me retrouver en ce jour, je sais d’ores et déjà que l’on n’y accède pas sans ta volonté. Nous devons vivre dans la sérénité, guettant le jour que tu auras choisi pour nous y conduire, et en attendant, ce temps mis à notre disposition se nomme la vie, sans doute plus grande que toutes les prières réunies.

    Amazone. Solitude Copyright 00061340-1 

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :